Plateforme arméno-turque

Chaque mois, une nouvelle thématique
Points de vues de Turquie, d'Arménie et de la Diaspora
Traduction intégrale en turc, arménien, anglais et français

 

Edito

 
 


La Turquie et l'Union Européenne

Depuis le milieu du XIXème siècle, le sort des Arméniens vivant dans l'Empire Ottoman a été constamment mis sur la place publique dans les pays occidentaux. La question arménienne, comprise dans la question d'Orient, soulevait les problèmes de l'oppression des minorités religieuses dans l'Empire ottoman.

Les opinions publiques européennes sensibles aux valeurs d'humanismes prenaient fait et cause pour ces populations opprimées et les tenants du pouvoir politique y trouvaient déjà à la fois un levier pour achever de démembrer "l'homme malade de l'Europe" et un moyen pour se donner une épaisseur morale et humaniste. Malheureusement ces déclarations d'intentions occidentales n'empêchèrent pas les massacres des Arméniens en 1894-1896 et en 1909. Ils n'ont pas plus pu arrêter le nettoyage ethnique total des Arméniens d'Anatolie en 1915 effectué par les Jeunes Turcs au pouvoir, aujourd'hui clairement reconnu comme le premier génocide du XXème siècle.

La "question arménienne" s'est transformée en "cause arménienne" dont la principale revendication est la reconnaissance du génocide incessamment nié par l'Etat turc depuis bientôt un siècle.

Depuis une trentaine d'années plusieurs pays et institutions internationales ont reconnu ce crime qui s’est hissé au statut de "grande cause universelle". Certains gouvernements, comme celui des Etats-Unis, se sont abstenus de le reconnaitre pour ne pas fâcher un allié stratégique. Il existe aussi quelques pays qui ont utilisé la reconnaissance du génocide dans leurs rapports bilatéraux avec la Turquie. Dans d'autres pays, des politiciens se sont servis de ce combat pour leurs propres intérêts, notamment pour alimenter des débats de politique intérieure ou pour des manœuvres de diversion.

Ainsi, la reconnaissance du génocide des Arméniens est un débat récurrent, souvent biaisé, dans l’espace public européen depuis l'accession de la Turquie au statut de candidat à l'UE en décembre 1999.

Nous avons donc voulu traiter ce thème de la Turquie et de l'Union européenne non pas pour faire un énième débat « pour ou contre ? » mais pour aborder cette question sous l'angle de la problématique arméno-turque.

La complexité de cette perspective dépasse le cadre des relations bilatérales Turquie - UE pour devenir un schéma tridimensionnel : Turquie - UE - Arméniens (d'Arménie et d'UE) où trois logiques s’affrontent :

- Au sein de l'U.E, il y a plus d'un million de citoyens d'origine arménienne, descendants des rescapés du génocide, réclamant justice. Certains organisations arméniennes font pression pour que la reconnaissance du génocide devienne une condition de l'entrée de la Turquie dans l'UE. Pour beaucoup d'Arméniens, le processus de l'adhésion augmentera le pouvoir de pression des institutions européens sur la Turquie.

- L'Arménie qui subit le blocus économique exercé par la Turquie depuis 1993, ne s'oppose pas à l'entrée de celle-ci dans l'U.E de la même manière qu'elle n'émet aucune condition à l'ouverture de relations diplomatiques avec la Turquie. Par ailleurs l'Etat arménien, aux portes du continent européen, entretient des relations avec l'UE par le biais des accords d'association du Partenariat Oriental.

- L'ouverture démocratique et la levée du voile sur certains tabous en Turquie a coïncidé avec l'ouverture des négociations de candidature à l'UE. Des avancées sur la question arménienne sont apparues dans certains segments de la société civile turque, mais non au sein des structures de l'Etat turc. Un certain nombre d'intellectuels et activistes turcs sont convaincus que le processus d'adhésion consolidera les libertés civiques, protégera la liberté d'expression et renforcera les organisations qui défendent que la Turquie doit faire face à son passé. Dans ce contexte, la candidature à l'UE pourrait être un moyen utile pour promouvoir la reconnaissance du génocide.

- Plus de trois millions de personnes originaires de Turquie vivent en Europe et tous ne bénéficient pas de la citoyenneté européenne. Les tensions politiques entre la Turquie et l'Europe influencent leurs relations avec leur environnement. Les Kurdes et d'autres groupes, critiques envers l'Etat turc, peuvent avoir de la sympathie pour que la reconnaissance du génocide soit une condition à l'entrée de la Turquie dans l'UE.


Tous ces paramètres s'enchevêtrent au gré des évolutions politiques et géopolitiques de chacun des protagonistes. Les valeurs morales et humanistes sont soumises aux exigences de compromis de la politique elle-même cruellement dirigées par les lois de l’économie.

Nous espérons que ce nouveau dossier apportera un éclairage sur les orientations de chacune de ces sociétés civiles sur la question de l'entrée de la Turquie au sein de l'Union européenne.