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Une société en mouvement, une politique figée

 
 
 

Point de vue de Turquie

 

Une société en mouvement, une politique figée

Karin Karakasli

 

 
Karin Karakasli

Ecrivain et Journaliste

Il n’y a pas de mot pour décrire l’état insupportable de passer de l’étape d’écrire avec Hrant Dink à celle d’écrire sur sa mémoire. Six ans se sont passés depuis son assassinat, mon sentiment n’a point changé à cet égard. Mais la vie continue et poursuivre son combat pour la paix pèse sur mes épaules comme son plus grand héritage. Cet article est, comme tant d’autres, l’expression de cette responsabilité.

Le nom de Hrant Dink a trouvé un écho en Turquie et dans le monde comme le journaliste arménien qui a été tué devant son journal, Agos. Pour exprimer la force bouleversante de ce moment de fracture, il faut regarder les dix ans qui ont passé depuis la fondation du journal et ce qui s’est passé après 2007.

Agos, le premier hebdomadaire de Turquie publié en turc et en arménien, a été crée par Hrant Dink en avril 1996. A cette époque, des articles de la presse turque dont le but était la provocation tentaient d’établir un lien entre le patriarcat arménien de Turquie et le PKK. Le mot arménien était devenu une « insulte » et utilisé par les politiques et par l'état contre ses minorités, en particulier celles qui par le biais de leurs fondations voulaient récupérer leurs propriétés. L'un des objectifs du journal était de lutter contre cet état de fait.

Le besoin de s’adresser aux Arméniens de Turquie, qui n’ont pas pu apprendre leur langue maternelle du fait de la disparation en Anatolie, après 1915, des écoles arméniennes, ainsi que d’établir une solidarité au sein de la communauté qui doit faire fonctionner ses écoles, églises et associations sans aucune subvention de l’Etat, ont été les autre soucis du journal. Un autre objectif était de partager et faire connaitre le savoir-faire des Arméniens dans des domaines aussi variés que l’art et l’artisanat.

Comme toutes les nouvelles institutions, Agos, dans les premières années, a cherché à tracer sa voie et se trouver une identité. Avec le temps, contribuer au dialogue entre la Turquie et l’Arménie, faciliter les débats sur la question arménienne avec un nouveau discours, partager les informations, soutenir la liberté d’expression et la démocratisation de la Turquie dans le cadre du processus d’adhésion à l’UE ont été inclus parmi les objectifs. Il y a eu des jours où la Une choisie par Hrant Dink ne reflétait plus l’actualité existante, mais définissait elle-même l’ordre du jour du pays.

“Grâce à lui, c'est la première fois que l’arménité de Turquie a été autant visible”

Les temps les plus difficiles pour le combat politique étaient les périodes où les discours ultranationalistes étaient en vogue et les pratiques de l’Etat faisaient sentir aux Arméniens de Turquie qu’ils étaient considérés comme des étrangers. Les projets de loi sur le génocide arménien débattus dans les parlements du monde entier, les débats sur la possibilité pour les fondations appartenant aux minorités de se réapproprier leurs propriétés étaient des occasions pour que les sous-entendus contre les minorités ainsi que les étrangers se fassent entendre en Turquie.

Le combat de Hrant Dink devenait alors plus pointu. Sa position et son existence annonçait une toute nouvelle identité arménienne.

En Turquie, l’approche concernant les Arméniens était limitée par des cadres bien définis. Pour certains, les Arméniens étaient un genre humain dont on se remémorait avec nostalgie « Ils faisaient de très bons dolmas (Légumes farcis) et des topiks (spécialités des arméniens d'Istanbul). C'était de bons artisans ». Mais on ne questionnait jamais les raisons de leur disparition. Et pour certains, les Arméniens étaient des « traitres et des ennemis de l'intérieur potentiels ». Pour la première fois, Hrant Dink a présenté la condition d’être Arménien comme une vérité indéniable avec son corps et sa voix. Grâce à lui, c'est la première fois que l’arménité de Turquie a été autant visible.

 Hrant Dink a déployé des efforts autant pour son identité de « citoyen de Turquie » que pour son identité arménienne. Il n’a jamais renoncé à créer des idées et à travailler pour l’avenir du pays où il était né en tant que citoyen turc. Pour lui, la démocratie pourrait être atteinte en travaillant pour celle-ci. Il a contribué aux débats sur de nombreux sujets comme la question kurde, le voile ou les relations Turquie-UE en partant de ses propres expériences, car il voyait cette contribution comme une nécessité d’éthique démocratique.

L’éthique professionnelle et de vie de Hrant Dink était d'aborder tous les sujets dans leur propre contexte. Pour cette raison, il n’a jamais fait appel à l'Europe concernant les problèmes des Arméniens de Turquie, alors qu’à plusieurs occasions, il aurait pu le faire. A ce sujet, il préconisait toujours son identité de « Turquie ». Lors de débats en diaspora, il a invité les Arméniens vivant à l’extérieur du pays à faire face aux problèmes de manière honnête en leur disant « Etes-vous pour la reconnaissance du génocide ou pour la démocratisation de la Turquie ? »

Selon lui, la question arménienne ne pouvait être débattue que dans une société vraiment démocratique où l’information circulait librement. Les tentatives de projets loi qui essayaient d’imposer certaines choses de l’extérieur ne servaient qu’à provoquer les milieux nationalistes extrémistes. Pour cette raison, Hrant Dink a insisté sur la nécessité pour les pays européens d’inclure la Turquie dans un processus d’adhésion. Il n’avait d’autre souci que la démocratisation du pays et préconisait toujours les demandes qui prennent en compte les dynamiques internes et qui proviennent de la base.

Parler des survivants plutôt que les morts

Hrant Dink a écrit un article sur les éventuelles origines arméniennes de Sabiha Gökçen, la fille adoptive d’Atatürk, comme une occasion de parler du tabou arménien en partant des survivants plutôt que des morts. Cet article était pour lui un moyen de rendre visible l’existence des Arméniens qui ont pu survivre en se convertissant, en étant adopté ou en se mariant dans les familles musulmanes dans cette période tragique.

Mais cet article a été mis à la Une du journal Hürriyet. La déclaration très sévère publiée par l’Etat-major, le déchainement de la presse de droite radicale et de certains chroniqueurs de medias nationaux qui le déclaraient "ennemi des turcs" ont déclenché une campagne de pression contre lui.

Hrant Dink a dédié sa vie à détruire ces murs de préjugés et de haine et à une meilleure connaissance et compréhension respective des peuples turcs et arméniens. En fait, il n'a pas été tué le 19 Janvier 2007, Il a été tué lorsqu’il a été menacé par des services de renseignement à la préfecture d’Istanbul  à la suite de la déclaration de l’Etat major. Il a été tué lorsqu’il a été obligé de s’expliquer encore et encore. Il a été tué lorsque des Loups gris ont crié devant le siège d'Agos "Hrant Dink est dorénavant la cible de toute notre haine et colère" et lorsque les tribunaux l’ont condamné avec ferveur malgré les rapports d’expertise favorables. Il a été tué lorsque la Cour de Cassation n’a pas hésité à approuver cette condamnation.

Deux jours après l’assassinat, le Directeur de la Police d’Istanbul Celalettin Cerrah a déclaré que le meurtre n’avait aucune dimension politique et lien organisationnel. Des vidéos de l’assassin présumé le montrant devant un drapeau turc en compagnie des policiers et des gendarmes après son arrestation à Samsun ont été diffusés. On a ensuite su qu’en février 2006, Erhan Tuncel, qui se trouve parmi les organisateurs du meurtre, avait indiqué à la police que Hrant Dink allait être tué par Yasin Hayal. La police de Trabzon avait transmis cette information à la Direction générale de la police à Ankara et à Istanbul. Le gouverneur en poste de l’époque a été d’abord député du parti au pouvoir, ensuite promu Ministre de l’intérieur, un des 18 juges de la Cour de Cassation qui a condamné Dink pour "insulte contre la turcité”, Nihat Ömeroğlu, a été désigné au poste de médiateur de la République pour les Droits de l'Homme.

La dimension de cette organisation est désormais l’horizon de ce pays

Les registres d’appels téléphoniques effacés, les preuves occultées, les informations cachées, les rapports détruits ont suivi. Des fonctionnaires de police, de gendarmerie, des renseignements, de la justice que l’Institution de contrôle étatique avait conseillé de mettre en examen n’ont toujours pas été inquiétés. Le procès a été clos le 17 janvier 2012, en condamnant uniquement deux accusés et sans que les vrais responsables, coupables et mobiles de ce meurtre ne soient inquiétés et élucidés.

Le seul espoir face à ce scandale juridique est que Hrant Dink a été accompagné lors de ses funérailles par des centaines de milliers de gens qui scandaient “Nous sommes tous des Arméniens”. Le sentiment de révolte contre ce qu’il a dû subir s'est accru dans les années qui ont suivi. Aujourd’hui, la conscience publique attend les suites de la déclaration du Procureur de la Cour de Cassation qui a affirmé l’existence d’une organisation derrière le meurtre. On attend que la Cour de Cassation mette en cause une "organisation". La dimension de cette organisation est désormais l’horizon de ce pays. Notre espace de vie dépend de la grandeur de cette dimension.

En six ans, la société turque a compris le message porté par Hrant Dink concernant le tabou de 1915 et a pris une attitude pour briser les tabous et construire la paix. La campagne de demande de pardon lancé le 14 décembre 2008 par un groupe d’universitaires et de journalistes a trouvé un grand écho avec 30 837 signataires. Le texte de la pétition était ainsi : "Ma conscience ne peut accepter que l’on reste indifférent à la Grande Catastrophe que les Arméniens ottomans ont subi en 1915, et qu’on la nie. Je rejette cette injustice et, pour ma part, je partage les sentiments et les peines de mes sœurs et frères arméniens et je leur demande pardon". Lorsqu’on se souvient des paroles du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan “Ils ont dû commettre un tel génocide qu’ils demandent pardon. La République de Turquie n’a pas un tel problème”, on comprend mieux à quel point la politique étatique est à ce sujet en recul par rapport à la société turque.

Les commémorations du 24 avril organisées ces dernières années en Turquie sont aussi les expressions de la fracture de ce paradigme. Ceux qui ont vu les photos en noir et blanc portées par un groupe de gens à la gare de Haydarpasa ont appris que, juste avant qu’un peuple entier soit exilé sur les chemins de la mort avec femmes, enfants et vieillards, 220 intellectuels arméniens ont du faire un dernier voyage à destination de Ayas et de Cankırı pour éviter qu’ils informent de ce qui était en train de se passer. Les commémorations ont rempli les places des villes.

A l’approche de 2015, faire face au génocide arménien s’impose comme le fondement que doit être également la résolution du problème kurde. Signés en 2009, les protocoles prévoyant l’ouverture des frontières entre la Turquie et l’Arménie et le début des relations diplomatiques ne sont toujours pas en vigueur. Le passé comme le présent sont doublement verrouillés. Or la société est prête à franchir ce seuil. Car le salut du pays réside dans cet unique espoir de paix.

Il n’y a pas d’autre option que d’embrasser cet espoir. L’héritage de Hrant Dink nous impose plus que tout de l’espoir et de poursuivre la lutte.