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Génocide arménien : reconnaissance et réparations

Génocide Arménien : la société et l'Etat turc unis dans le déni

 
 
  Point de vue de Turquie


Génocide Arménien : la société et l'Etat turc unis dans le déni

Güven Gürkan Öztan et Ömer Turan

 

 
Güven Gürkan Öztan et Ömer Turan

Enseignants à l’université d’Istanbul et de Bilgi

Si un grand nombre de livres et d’articles traitant du génocide arménien ont paru en Turquie ces dernières années, les travaux consacrés au discours négationniste de l’État turc qui se perpétue depuis un siècle étaient pour ainsi dire inexistants. Güven Gürkan Öztan et Ömer Turan, enseignants à l’université d’Istanbul et de Bilgi ont consacré à cette question un ouvrage à paraître prochainement en turc aux éditions İletişim, intitulé “Unis dans le déni” (İnkârda Ortaklaşmak). Dans cet entretien, ils expliquent notamment le grand rôle qu’a joué le déni du génocide arménien dans la construction de l’État turc. Déni qui, selon eux, s’est construit sous la forme d’un contrat, parfois explicite, parfois implicite, entre l’État et la société. Analysant le nationalisme turc, ils en arrivent à la conclusion qu’il a pour principale fonction de sécuriser les biens et les richesses accumulés à la suite des différents massacres. Enfin, même si les deux auteurs sont optimistes sur certains changements apparus au sein de la société civile turque, ils tempèrent leur enthousiasme en concluant que seul un grand bouleversement pourrait changer les règles du jeu. Selon ces derniers, « la Turquie doit s’adresser directement à l’Arménie et accepter que la diaspora soit partie prenante dans les discussions au sujet du génocide».

Interview réalisé par Lilit Gasparyan

Comment en êtes-vous venus à travailler sur la question du négationnisme en Turquie ?

GGÖ : Le déni du génocide arménien fait partie de l’A.D.N de l’État turc. Il a joué un grand rôle dans la construction de l’État-nation mais a également marqué de son empreinte les répertoires politiques et la nature du contrat social, bien au-delà du nationalisme turc. C’est un processus complexe. Le négationnisme est le produit d’une interaction entre un État en pleine phase de reconstruction institutionnelle (après la chute de l’Empire ottoman, Ndt) et une société réceptive à ce discours-là. Nous nous sommes tout d’abord interrogés sur les raisons pour lesquelles le refus de reconnaître le génocide arménien faisait l’objet d’un consensus aussi large en Turquie. Pourquoi ce déni traverse-t-il toutes les couches de la société ? Pour comprendre les origines du phénomène, nous nous sommes engagés dans ce travail en nous appuyant sur les outils de la sociologie politique ou sur les travaux consacrés à la mémoire collective et au nationalisme. Nous avons essayé d’identifier différentes périodes dans les stratégies mises en oeuvre par ce discours officiel. Ce faisant, nous avons mis à jour les permanences et les soubassements de cette idéologie. C’était un préalable à la rédaction de l’ouvrage. Notre enquête a porté sur une période d’un siècle ; nous avons étudié les institutions, les acteurs et leaders d’opinion, les débats parlementaires, les techniques historiographiques impliqués dans la négation du génocide arménien, de manière à proposer un schéma d’interprétation général. Notre travail part du principe qu’il existe une coproduction du discours négationniste en Turquie. De nombreux exemples puisés dans l’histoire et dans l’actualité nous prouvent que les différents acteurs et groupes politiques en Turquie se rejoignent et coopèrent dès qu’il s’agit de nier la réalité du génocide arménien.

ÖT : Notre livre ne porte pas sur le génocide de 1915 en tant que tel. Nous avons voulu analyser le contexte social et politique en Turquie depuis 1918 du point de vue de la sociologie politique. Nous sommes partis du constat que le système dans lequel nous vivons actuellement a été fortement marqué par la période 1912-1922 (au cours de laquelle se sont succédées les guerres balkaniques, la Première Guerre mondiale et la guerre d’indépendance turque, Ndt), et que les relations complexes entre les élites fondatrices de la République (après la Première Guerre mondiale) et le projet des Jeunes Turcs au pouvoir jusqu’en 1918 sont à l’origine du consensus négationniste qui règne en Turquie.

Quel est l’axe principal de votre travail ?

GGÖ : Nous avons voulu mettre l’accent sur le fait que l’idéologie négationniste s’appuie sur plusieurs stratégies distinctes, parfois mêmes contradictoires, et que sa systématisation passe par une politique d’oubli et de musèlement. Nous précisons que cette volonté d’ignorer ce qui s’est passé est conforme aux prétentions de la République turque de faire table rase du passé, mais que ceci s’accompagne d’un certain nombre de mesures juridiques visant à balayer les traces de 1915, notamment sur la question des biens dit “abandonnés”*. Le souvenir du génocide était encore bien présent au sein de la génération des premières années de la République, mais celle-ci a préféré se taire. Les générations suivantes se sont quant à elles construites politiquement à partir de cette amnésie volontaire. Le discours négationniste est quant à lui apparu fin 70/début 80. Nous avons essayé de démontrer qu’il s’agissait là d’une stratégie délibérée et basée sur un certain nombre d’arguments récurrents, dont certains ont d’ailleurs pu se contredire à l’occasion.

ÖT : D’un côté, notre cadre analytique nous a permis de comprendre comment le discours négationniste officiel s’était construit au fil du temps, et ici, l’idée d’une coproduction du négationnisme est fondamentale. D’un autre côté, si la société turque a été façonnée par cette culture du déni, nous nous refusons à interpréter les choses en termes culturalistes. Le discours négationniste a contribué à l’émergence d’une culture du déni en modelant les sensibilités et perceptions individuelles, mais cette culture n’est ni intemporelle ni immuable. Nous avons cherché à prouver que le déni s’est construit sous la forme d’un contrat, parfois explicite, parfois implicite, entre l’État et la société. À cet égard, la période de l’Armistice** est essentielle. Nous avons analysé les régimes mémoriels de la période 1915-1917, et plus précisément la façon dont la déportation des Arméniens est abordée sur la scène politique et les efforts déployés par les gouvernements de l’époque pour réparer partiellement les torts subis. Il faut bien comprendre que l’État ne fonctionne pas en vase clos et indépendamment de la situation internationale. Un autre point essentiel est que la coproduction du discours négationniste est d’autant plus importante qu’elle dote l’État d’une capacité d’action.

* Emvali metruke, expression euphémique qui désigne les biens arméniens spoliés durant le génocide. Ndt.

** Armistice de Moudros, 1918. Durant cette période, les principaux dirigeants unionistes, dont certain en cavale, sont jugés et condamnés, y compris pour les massacres des Arméniens. A l’époque l’Empire défait est sous l’occupation des Alliés, principalement des Britanniques et des Français. Ndt.

La coproduction du négationnisme vient donc appuyer le discours officiel. Y’a-t-il d’autres facteurs ? Comment ce discours a-t-il pu rester aussi prégnant jusqu’à aujourd’hui ?

GGÖ : En fait on ne peut pas se cantonner à l’analyse du discours officiel, il faut en passer par l’idée d’un pacte fondateur passé entre la société et l’État et analyser les relations entre la société et l’État en Turquie. Le déni de 1915 n’a rien de ponctuel et transitoire, c’est quelque chose de plus ancré que le nationalisme turc lui-même, qui se perpétue et se reconstruit au fil du temps. Bien sûr le nationalisme turc est lui aussi corrélé à un positionnement politique et à une forme de contrat social, mais le consensus autour du déni de 1915 va plus loin qu’une simple posture ou qu’un simple positionnement politique, c’est un éthos politique avec un impensé et un imperçu. Le sentiment général de défiance vis-à-vis de l’Occident et l’idéologie victimaire que nous essayons de mettre à jour font partie intégrante de ce système.

À propos du nationalisme turc... Comment liez-vous la question du nationalisme turc et celle du négationnisme ?

GGÖ : Les travaux critiques sur la question du nationalisme en Turquie parus depuis une vingtaine d’années nous renseignent sur ses évolutions idéologiques et les différents acteurs impliqués mais ne nous permettent pas de comprendre les raisons de son assise et de la légitimité dont il dispose auprès de la population. L’étude du discours négationniste nous offre des réponses concrètes à cette question. Les masses ne sont pas devenues nationalistes par mimétisme, en copiant leurs positions sur celles des élites mais pour sécuriser les biens et les richesses accumulés à la suite des différents massacres.

ÖT : Le nationalisme repose sur trois éléments principaux : 1) la distinction entre “eux” et “nous” 2) la certitude que le groupe d’appartenance est dans son bon droit 3) la perception d’une menace extérieure. Or nous voyions ces trois éléments à l’oeuvre dans la reproduction du discours négationniste. Cette distinction entre un groupe extérieur et un groupe d’appartenance perçu comme légitime est à la base de l’idéologie officielle en Turquie. Le discours des autorités s’est appuyé sur deux stratégies distinctes. Premièrement, passer sous silence la période 1915-1917 en idéalisant les relations entre Musulmans et Arméniens durant l’époque ottomane. Deuxièmement, nier la déportation et les massacres de 1915-1917 en mettant l’accent sur les actes de représailles perpétrés par certains groupes arméniens après 1918. L’exigence de vérité sur les évènements de 1915 est perçue comme une menace et cette perception est relayée dans les médias. Lorsqu’on étudie la presse des années 1980, on constate que les commémorations organisées au Liban ou au Brésil sont perçues en Turquie comme un véritable danger.

Il y a un autre problème. Après dix années de guerre ininterrompue entre 1912 et 1922, les populations musulmanes étaient parfaitement conscientes d’avoir tiré un bénéfice matériel de la déportation des Arméniens. Cela a créé de nouvelles formes de solidarité entre elles. Pour pouvoir pérenniser ces acquis, il fallait disposer d’un cadre et de garanties légales. Le traité de Lausanne a permis cela, en garantissant que les ressortissants ayant quitté le territoire ne reviendraient jamais. Nier ce qui s’était passé était donc une manière de sécuriser les gains de la période précédente.

Le parti kémaliste et l’AKP font-ils le même usage de ce discours officiel ? Quels sont les différences et les points communs ?

GGÖ : Il y a deux questions distinctes. D’abord, la question de savoir si la posture critique affichée par l’AKP vis-à-vis de l’idéologie fondatrice de la République turque vaut également pour 1915 ainsi que pour les massacres et exactions perpétrés dans les premières années de la République (contre les Kurdes notamment, Ndt). Il faut commencer par là. En effet, l’AKP a toujours été très critique en ce qui concerne l’idéologie jeune-turque et de la période républicaine, même si cela a pu prendre des formes variées. On retrouve cela dans la tradition islamiste du Milli Görüş (“Idée nationale”, Ndt). D’autre part, l’AKP a fait en sorte d’obtenir le soutien des milieux libéraux, eux-mêmes critiques vis à vis de cette période de l’histoire. Dès lors la position de l’AKP vis-à-vis du génocide arménien était plus favorable que celle des kémalistes, car la question de 1915 fait partie intégrante des griefs adressés à l’idéologie kémaliste. Mais on s’est rendu compte par la suite qu’il s’agissait d’une posture purement tactique adoptée dès l’époque de la Triple coalition* et de la formation de l’AKP. Il n’était pas question d’un véritable travail de mémoire mais simplement de régler la question à bon compte. L’AKP a maintenu la politique négationniste de l’État turc sur de nombreux points, que ce soit sur la question des archives, des commissions historiques ou l’utilisation des rapports de force à l’international. On est simplement passé d’une critique de l’idéologie jeune-turque à une posture qui refuse d’envisager que la civilisation (islamo-ottomane, Ndt) ait pu se rendre coupable d’un tel crime.

ÖT : Dès son arrivée au pouvoir, l’AKP avait un problème avec le projet national turc, et, par ailleurs et plus largement, avec l’idéologie jeune-turque. N’oublions pas qu’il s’agit d’une formation politique qui s’identifie aux victimes de la répression jeune-turque. Le vent nouveau apporté par le parti dans les années 2000 a ainsi favorisé l’effritement du consensus qui régnait autour du déni du génocide arménien. Nous avons de nombreux exemples de cela. Un des plus parlants est le symposium organisé à l’université Bilgi en 2005. Le discours officiel n’est pas monolithique. Il est produit et mobilisé de manière différenciée par des acteurs eux-mêmes distincts. L’AKP a adopté une ligne politique en faveur de la démocratisation et de l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne. Cela a fait la différence. On peut notamment citer les condoléances présentées entre 2014 et 2015 (“aux petits-enfants des Arméniens tués en 1915”, Ndt). Il s’agit là d’initiatives qui dépassent le cadre habituel du discours officiel. Pour la première fois, la République turque a montré qu’elle considérait les commémorations des victimes de la déportation comme légitimes.

D’un autre côté, on constate que l’État AKP n’a pas renoncé aux méthodes classiques de l’État. Les exemples pullulent, à commencer par l’assassinat de Hrant Dink. En couvrant le procès du meurtrier de Hrant Dink, nous avons appris un certain nombre de choses, mais l’information la plus notable reste que six membres des services de renseignements de la Gendarmerie gravitaient autour du meurtrier au moment où Dink a été abattu. Les services de renseignement turcs ont toujours considéré les Arméniens, y compris ceux qui se sont convertis à l’islam comme une menace potentielle à surveiller étroitement. Concernant la période 1915-1917, on constate que la parole s’est libérée. Le journal Agos a joué un rôle très important là-dedans, même si le prix à payer a été exorbitant. L’AKP a beau être distant vis-à-vis de l’État-nation, il s’adosse idéologiquement parlant à un projet de civilisation. Dès lors on voit les responsables de l’AKP s’autoriser à déclarer que leur civilisation n’aurait jamais pu se rendre coupable d’un génocide ou que la Shoah constitue le seul génocide à proprement parler. Bien entendu, cela ne convainc pas grand monde.

*Coalition passée en 1999, entre le MHP, le DSP et le Faazilet, donc entre la gauche kémaliste, la droite nationaliste et la droite islamiste. A cette époque, une partie des cadres du parti islamiste adoptent une stratégie plus modérée et novatrice qui aboutit à la formation de l’AKP en 2001.

Vous écrivez que les expressions telles que “douleur partagée” ou “mémoire juste”, employées par Davutoğlu dans les messages de condoléances adressés aux Arméniens constituent des éléments du discours officiels. Ils rentreraient dans la dernière catégorie définissant le discours négationniste officiel, à savoir la mise au point et la diffusion d’un langage à part pour parler de 1915. Peut-on dire que l’AKP s’est approprié le discours négationniste officiel ?

GGÖ : Il y a assurément de forts éléments de continuité. Il est important de comprendre qu’à partir du début des années 2000, le discours négationniste traditionnel avait perdu de sa pertinence. Cela est dû à un certain nombre de dynamiques à l’intérieur du pays ainsi qu’à l’évolution de la donne internationale mais également aux travaux critiques qui ont ébranlé le consensus universitaire qui régnait jusque-là. Il n’était plus possible de continuer à nier le génocide en s’appuyant sur les mêmes arguments éculés. On a alors adopté une nouvelle stratégie de déni consistant à parler de 1915 à l’aide de concepts qui sonnent bien, tels que “mémoire juste” ou “douleur partagée”. Depuis cinq ou six ans, on ressort les mêmes arguments négationnistes mais sous un angle différent, toujours dans la perspective de créer une langue nouvelle. Le récit victimaire est toujours là mais s’appuie sur l’islam plutôt que sur la turcité.

ÖT : Le contenu de la déclaration de 2015 était beaucoup plus fort que dans celle de 2014, mais nous constatons qu’un double discours a commencé à apparaître à ce moment-là. Erdoğan a ainsi eu cette phrase extrêmement regrettable au sujet des commémorations du centenaire du génocide à Erevan : “Ils vont se retrouver entre eux et faire la fête dans leur coin”. Cette année, nous avons vu le Premier ministre Binali Yıldırım déclarer que cette tragédie était un évènement qui n’avait “rien d’extraordinaire”. C’est exactement le propos de notre livre. Parler de 1915 comme quelque chose qui ne sort pas de l’ordinaire reflète précisément le consensus qui règne sur la question. C’est la même chose que lorsqu’un écrivain déclare que les Arméniens n’ont pas été massacrés sans raison*.

Il convient ici de se pencher sur le discours des agents de l’État depuis que les affrontements à l’Est ont repris en 2015. Pour les membres des forces spéciales de la police et de la gendarmerie, le mot même d’Arménien est synonyme d’insulte. On a vu des annonces faites par haut-parleur ou des inscriptions taguées sur les murs des villes à majorité kurde traitant ces derniers de “bâtards d’Arméniens”. Les Arméniens sont perçus comme une catégorie qu’on peut criminaliser à loisir et assimiler à tous ceux qui appellent à la révolte.

GGÖ : Dans l’histoire turque récente, on constate que la minorité arménienne et les minorités non-musulmanes en général se retrouvent souvent prises en otage par l’État turc. On a vu ça avec les Grecs de Turquie durant la crise chypriote. Sur la question du génocide, c’est quelque chose de systématique. D’un côté on s’efforce de prouver à quel point les Arméniens de Turquie ont une vie idyllique, de l’autre on fait le distinguo entre les bons Arméniens et les mauvais Arméniens, avant de dénicher et d’enrôler un représentant de la communauté arménienne favorable aux thèses officielles... Enfin on passe à l’intimidation, en menaçant de renvoyer les Arméniens de Turquie dès que les pressions extérieures se font trop importantes.

ÖT : Sans compter qu’en disant cela, on joue sur les mots, car cela peut désigner aussi bien les Arméniens de Turquie que les Arméniens d’Arménie vivant en Turquie**.

* Ayşe Kulin, lors d’un passage à la télévision en 2014 avait déclaré : “Personnellement j’apprécie beaucoup les Arméniens mais la déportation est un évènement qui s’est déroulé en période de guerre. On peut difficilement parler de génocide à propos de ce qui s’est passé pendant la guerre. On ne s’est pas mis à massacrer les Arméniens brusquement, sur un coup de tête.” Ndt.

** Cela dit, de manière générale, les menaces d’expulsion du territoire en cas de reconnaissance du génocide visent plutôt les Arméniens d’Arménie venus travailler en Turquie. Ndt.

Au-delà de cette continuité dont vous parlez, il y a également les efforts pour semer le doute sur la réalité des évènements. On parle de 1915 comme si les faits n’étaient pas établis et qu’il fallait mettre tout ça au clair. D’après vous, pourquoi cette méthode a-t-elle fait long feu au profit d’autres stratégies ? À quel point cette stratégie s’est-elle révélée efficace ?

ÖT : Un argument récurrent consiste effectivement à affirmer que les évènements sont mal connus et qu’il faudrait d’abord accéder aux archives et les dépouiller. Le discours officiel refuse d’admettre que l’on connaît très largement la vérité sur cette période et qu’aucune avancée en la matière n’est susceptible de modifier radicalement le tableau d’ensemble, largement accepté à l’étranger. Il faut toutefois préciser que ce discours n’obtient pas toujours les résultats escomptés. Des travaux très critiques vis-à-vis de la version officielle turque ont ainsi pu voir le jour après que les archives ottomanes aient été ouvertes aux chercheurs étrangers en vertu de cet argument.

Vous avez déclaré dans d’un entretien que le déni avait plus ou moins pris fin le 24 avril 2015. Qu’entendez-vous par là ?

ÖT : Nous appartenons à une génération pour qui le sujet était absolument tabou. Désormais on trouve de nombreux livres en turc consacrés à la question et il est possible d’en parler ouvertement, non seulement à Istanbul, mais également dans les milieux proches de la mouvance kurde. Les municipalités de Bitlis ou Diyarbakir ont par exemple accueilli des réunions consacrées à la question. La question du génocide a cessé d’être un non-sujet. Le 24 avril 2015, on a ainsi vu le journal Cumhuriyet faire sa couverture avec un titre en arménien*. Voilà ce que nous voulons dire lorsque nous affirmons que le consensus s’est fissuré. Mais il faut se garder d’être trop optimiste...

GGÖ : En Turquie la société n’est pas disposée à regarder le passé en face. Le bilan est médiocre en la matière. On est habitué à considérer les choses d’un point de vue pratique et purement matériel. Pour la plupart des gens, parler de travail de mémoire revient en fait à ouvrir le chapitre des réparations. Derrière les discours du type “pourquoi parler encore de quelque chose qui s’est passé il y a cent ans ?”, il y a cette peur de la question financière. Cette idée qu’il faudrait tourner la page et qu’il s’agit d’un passé révolu permet à un grand nombre de responsables de différentes tendances politiques de se serrer les coudes et de se prémunir contre une sérieuse perte d’estime de soi. Mais ce refus d’affronter le passé est le meilleur moyen de provoquer la faillite morale d’une société. Il ne faut pas s’imaginer que ce travail de mémoire aille de soi. Il est toujours la résultante d’une conjonction de facteurs aux niveaux intérieur et international. Le fait que ce travail n’ait toujours pas été accompli en Turquie s’explique en partie par l’absence de convergence entre le contexte international et les évolutions intérieures. La décision par tel ou tel parlement étranger de reconnaître le génocide arménien ne suffit pas à impulser une dynamique favorable à partir du moment où la situation se dégrade à l’intérieur du pays. C’est la raison pour laquelle le travail de mémoire se réduit à de simples postures passives et réactionnelles.

* “Plus jamais ça” en arménien. Ndt.

Le discours officiel de la Turquie sur cette question peut-il évoluer par lui-même ? Changera-t-il du fait des dynamiques à l’oeuvre au sein de la société turque, des pressions exercées de l’extérieur ? Comment voyez-vous les choses ?

ÖT : Il faudrait une conjonction de facteurs. Nous essayons pour notre part d’analyser la question en tenant bout à bout les questions intérieures et internationales. Si la question est amenée à évoluer en Turquie, ce ne sera pas entièrement du fait du contexte international, mais pas totalement déconnecté non plus. Une évolution sur cette question n’est possible que si la Turquie passe à l’échelon supérieur en matière de démocratie. Nous vivons en ce moment la pire période de l’AKP du point de vue de l’autoritarisme. De manière générale, plus une société est démocratique et respectueuse du droit, plus il est aisé d’aborder les traumatismes et les pages sombres de l’histoire. Cela vaut également pour la répression de la révolte de Dersim en 37-38 ou pour les pogroms anti-grecs des 6 et 7 septembre 1955. Le changement du discours officiel passe par la démocratisation du pays.

GGÖ : Au sujet du travail de mémoire, de commémoration et des différents acteurs impliqués... entre 2012 et 2015 nous étions dans une situation relativement favorable de ce point de vue. Si reconnaissance il y a, celle-ci doit se faire en incluant ceux qui, dans ce pays, se considèrent comme musulmans. Ce n’est pas possible autrement. Avant toute chose, il faut lever les obstacles à ce travail de mémoire et créer un langage commun aux innocents et aux victimes, et non aux bourreaux. Cela n’est pas pour tout de suite mais il y a de l’espoir. De nombreux acteurs au sein de la société turque s’interrogent sur le rapport au passé. Cela dit, nous parlons d’une société qui reste sans réaction face aux massacres qui ont lieu régulièrement en ce moment même (contre les Kurdes dans l’est, Ndt).

La reconnaissance du génocide arménien par les Parlements allemand et autrichien aura-t-elle des répercussions notables ? S’agit-il d’avancées importantes ?

GGÖ : Le récit officiel turc présente une nette tendance à se dédouaner de ses fautes sur les autres. Ainsi on fait porter la responsabilité des massacres de 1915 non pas sur l’État mais sur les acteurs locaux, tout particulièrement sur les Kurdes. Bien entendu, les acteurs locaux ont pesé, mais ce n’est qu’une partie du tableau. On a également tendance à pointer du doigt le rôle de l’allié allemand. Dès lors les critiques du discours officiel turc par les Kurdes et les Allemands reçoivent plus d’échos. Le texte adopté par l’Allemagne place la Turquie dans une situation délicate par rapport à d’autres textes de même nature. En reconnaissant les massacres de 1915 comme un génocide, les Allemands ne nient pas le caractère exceptionnel de la Shoah* et c’était important de préciser cela car la Turquie instrumentalise souvent cette thèse. On peut également noter que l’Allemagne accepte son rôle dans le génocide, même si elle ne va pas assez loin, et désigne le Comité Union et Progrès comme le principal responsable. Cela rend le texte plus percutant. Il est probable qu’une partie de ceux qui réagissent à l’adoption d’une telle résolution s’interrogera sur le discours officiel de la Turquie en prenant connaissance du texte.

ÖT : Je pense que la diaspora arménienne joue un rôle important pour inciter les parlements étrangers à se saisir de la question. Ce n’est pas un moyen de pression aisé à manier, dans la mesure où cela suppose de faire se recouper realpolitik et idéalisme. Placer les puissances étrangères dans un rôle d’arbitre peut être problématique mais c’est un bon moyen de placer la question dans l’agenda public. Un autre élément notable est que cette résolution a été adoptée alors qu’au même moment, l’Allemagne s’efforçait de trouver un accord avec la Turquie pour résoudre la question des réfugiés. Elle a pourtant été soutenue par l’ensemble de la classe politique. Cela n’a pas grand-chose à voir avec les communiqués de quelques lignes des ministres américains. C’est un texte abouti qui n’oublie pas de prendre un compte les diverses sensibilités qui s’expriment dans l’opinion publique turque.

* Le texte de la résolution précise que le Bundestag est “conscient du caractère distinct de l’Holocauste, vis-à-vis duquel l’Allemagne accepte son entière responsabilité et culpabilité”. Ndt

L’adoption de cette résolution a créé un tollé en Turquie. On pourrait être tenté de dresser un parallèle avec la question kurde, pour laquelle on a l’impression d’être revenu aux années 90. Peut-on dire la même chose du génocide arménien ? On en parle seulement lorsque cela s’impose, et avant tout le 24 Avril.

ÖT : C’est une question importante. Le débat autour du génocide arménien est victime de la détérioration généralisée du climat démocratique. Je ne pense pas qu’il faille pour autant minimiser les acquis de la décennie écoulée. Jusqu’à la moitié des années 90, les tenants de la thèse officielle étaient en situation de monopole. Ils étaient les seuls à avoir voix au chapitre, et personne ne les contredisait. Seuls les essayistes venus de la politique, qui n’appartenaient pas au monde universitaire, faisaient entendre un son de cloche différent. Désormais on trouve de nombreux historiens qui critiquent la thèse officielle. L’évolution de la littérature sur la question et les répercussions sur le débat public sont déterminantes. Ainsi la publication des notes confidentielles de Talaat Pacha* prouve que le nombre de victimes est sans commune mesure avec les chiffres de la version officielle. Dans le contexte des années 90, il était également très difficile de commémorer le 24 Avril ailleurs qu’à Istanbul.

GGÖ : Sur la question d’un possible retour en arrière, il faut distinguer les différents acteurs. Dans les années 80, l’argument principal pour criminaliser les Arméniens était l’existence de l’ASALA. Par la suite, on a continué en arguant du fait que le PKK était un rejeton de l’ASALA. Désormais, la population a tendance à demander des comptes si bien qu’il n’est plus aussi facile qu’avant de recourir aux bonnes vieilles habitudes en criminalisant les Arméniens pour obtenir le soutien populaire. Ce n’est pas négligeable. Les Arméniens de la diaspora, d’Arménie et de Turquie doivent se concerner sur la conduite à tenir. On a beaucoup avancé et le mur du déni a commencé à se fragiliser. Mais il ne faut pas se leurrer en pensant que tout a changé par rapport aux années 80. Le mur n’est pas encore sur le point de s’écrouler. Parler de 1915 en Turquie n’a absolument rien d’anodin. Cela revient à affronter un siècle d’histoire en face, et ce n’est pas là chose facile. Il ne faut pas pêcher par optimisme. On a avancé sur la question mais cela n’a pas été facile.

* Talat Paşa'nın Evrak-ı Metrukesi, édité par Murat Bardakçı, éditions Everest 2009, Ndt.

Quelle est la prochaine étape pour le discours négationniste ? A-t-il brûlé toutes ses cartouches ?

GGÖ : Je ne pense pas que le discours officiel soit encore capable de concevoir et de mettre en oeuvre de nouvelles stratégies. On a tout essayé. Il n’y a plus guère d’autre stratégie viable. Seul un bouleversement de grande ampleur permettrait de changer les règles du jeu. Si l’on souhaite que les choses aillent dans le bon sens, il faut que la Turquie considère l’Arménie comme son interlocuteur privilégié. C’est le seul moyen de progresser. Il faut que les deux pays se concertent et déterminent un agenda politique sur la question de 1915...

ÖT : il n’y aura pas de changement à brève échéance. Cela va continuer comme avant. Dans les circonstances actuelles, la Turquie n’a pas le dos au mur... Je suis d’accord sur le fait que la Turquie doit s’adresser directement à l’Arménie et accepter que la diaspora soit partie prenante dans les discussions à ce sujet. Après tout, cette diaspora est la conséquence directe des déportations et massacres de 1915-1917.

L’influence de la diaspora est une réalité...

ÖT : Les chances changeront le jour où la Turquie cessera d’instrumentaliser le dialogue sur la question du génocide. Le dialogue est une bonne chose à partir du moment où les attentes ne sont pas disproportionnées.

Que nous dit le fait qu’il existe des universitaires comme vous, libres d’écrire et de s’exprimer sur la question ?

GGÖ : Du point de vue de la liberté académique, la Turquie n’a rien d’exemplaire. Il est particulièrement risqué de produire des travaux sur des sujets considérés comme tabous. Cela dit, nous en sommes en présence d’une nouvelle génération de chercheurs qui considère qu’il est de son devoir de produire des travaux de qualité qui ne s’alignent pas sur le discours officiel et qui sont prêts, le cas échéant, à en subir les conséquences. Cette génération s’inspire d’un certain nombre de travaux précurseurs qu’elle s’efforce de dépasser. Le fait que la recherche universitaire persiste à s’intéresser aux sujets considérés comme tabous en dépit de toutes les pressions est très important pour permettre à la Turquie de regarder un jour son passé en face. La diffusion de ces travaux hors du cercle académique passe par le soutien de la société civile.

 

 

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