Plateforme arméno-turque

Points de vues de Turquie, d'Arménie et de la Diaspora
Traduction intégrale en turc, arménien, anglais et français

 

Le conflit du Karabakh dans la politique arménienne de la Turquie

 
 
 

Point de vue d'Arménie


Le conflit du Karabakh dans la politique arménienne de la Turquie

Styopa Safaryan

 

 
Styopa Safaryan

Fondateur de l’Institut arménien des affaires internationales et de sécurité

Il semblait que l’optimisme idéaliste né dans le système de relations internationales à la suite de la fin de la Guerre froide allait promouvoir inéluctablement la normalisation des relations arméno-turques et que les facteurs objectifs et subjectifs censés mettre en œuvre la chance nouvellement apparue en faveur de la réconciliation du passé antagonique s’avéreraient plus puissants que ceux les entravant.

Cependant, l’enthousiasme de l’optimisme idéaliste s’est vite assombri dans le Caucase avec l’éclatement de conflits ethno-territoriaux ouverts à l’implication de tiers, transférant ainsi la perception de relations internationales sur le champ du réalisme et du pessimisme.

L’un des conflits les plus meurtriers fut celui de la région autonome du Haut-Karabakh, placée sous la juridiction de l’Azerbaïdjan soviétique suite à la décision politique du couple Lénine-Staline en 1921 (faisant partie  d'une entente plus vaste entre bolcheviks et Jeunes-Turcs) dans lequel l’implication turque, d’abord politique et diplomatique, ensuite implicitement militaire, a envenimé davantage la situation.

Dès le départ, la perspective de l’indépendance de l’Arménie était accompagnée de la revendication de réunification de l’enclave arménienne de l’Azerbaïdjan soviétique du Haut-Karabakh, puis de celle d’autodétermination et d’indépendance, conformément au droit international et à la législation soviétique, inquiétait les milieux politiques de Turquie.

Des préoccupations avaient déjà été exprimées au début de 1990 selon lesquelles en cas d’indépendance de l’Arménie, la Turquie allait se retrouver dans l’étau des revendications arméno grecques1. Cette préoccupation venait principalement du fait que la destruction d’une petite pièce dans le grand arrangement turco bolchévique pourrait conduire à l’effondrement de l’arrangement tout entier sur la base duquel avaient été tracées les frontières de l’URSS et de la Turquie à la suite du démembrement de l’Arménie et du don de ses territoires à la Turquie et à l’Azerbaïdjan.

Au-delà des perceptions subjectives et hypothétiques turques évoquées ci-dessus, le conflit du Karabakh menaçait aussi de se projeter objectivement sur l’axe arméno turc. Au premier stade du conflit (1988-1990), l’Azerbaïdjan a réagi à la revendication indépendantiste de l’Artsakh par des massacres d’Arméniens à Soumgaït (février 1988), à Bakou, à Kirovabad/Gandzak et ailleurs (janvier 1990), suivis de l’action répressive « Koltso » (Anneau) menée conjointement avec les forces spéciales de police soviétique2 en avril 1991 et par le blocus économique.

Ces opérations ont ressuscité les pires associations concernant non seulement les affrontements sanglants arméno-azéris du début du siècle dernier, mais également le Génocide arménien perpétré dans l’Empire ottoman ayant coûté la vie à un million et demi d’Arméniens et entraînant la perte de leur patrie historique. Dans la conscience collective des Arméniens, le fait de raviver indirectement la plaie arméno-turque constituait déjà un risque pour la normalisation de ces relations.

Malgré cela, les messages échangés entre Erevan et Ankara à la période initiale du conflit du Karabakh traduisaient leur intention de rapprochement. Selon Lévon Ter-Pétrossian, président du Conseil suprême de la RA, « l’Arménie doit établir des relations dignes des pays civilisés avec tous ses voisins sans exception, y compris la Turquie »3.

Le 7 janvier 1991, le président turc annonçait le projet d’établissement de relations économiques avec l’Arménie4. En avril 1991, Ter-Pétrossian assurait à l’ambassadeur de Turquie en URSS Volkan Vural en visite à Erevan que l’Arménie changeait, qu’elle voulait établir des liens d’amitié et qu’elle était prête à toutes sortes de coopération mutuellement avantageuse avec la Turquie, en ajoutant que « l’Arménie n’avait aucune revendication territoriale vis-à-vis de la Turquie »5. L’ambassadeur turc a transmis à Ankara un rapport optimiste selon lequel « la nouvelle politique adoptée par les autorités arméniennes d’aujourd’hui à l’égard de la Turquie est moderne et découle des intérêts des deux peuples »6.

Cependant la Turquie a jugé préoccupante l’interview accordée par Lévon Ter-Pétrossian, le 11 mai 1991, au journal « Argumenti i fakti » où le président du parlement arménien remarquait qu’après l’échec de l’idée de la révolution permanente en Europe en 1920-1921, la Russie soviétique s’était tournée vers l’Orient et, en vue de gagner le soutien de la Turquie et des peuples musulmans dans cette entreprise, avait dépecé l’Arménie, cédant la région de Kars à la Turquie et le Haut Karabakh à l’Azerbaïdjan7.

Néanmoins, en juin 1991, le gouvernement turc a donné tacitement son accord au projet commun lancé par l’homme d’affaires d’origine juive Itzhak Alaton, chef de « Alarko holding », de mettre à la disposition de l’Arménie le port de Trébizonde, en le transformant en zone de libre-échange qu’il devait mettre en œuvre en partenariat avec l’homme d’affaires américain d’origine arménienne et chef de l’Assemblée arménienne d’Amérique8 Hrayr Hovnanian. Ce projet ambitieux aurait pour but d’acheminer le gaz et le pétrole de l’Asie centrale via l’Arménie vers Trébizonde et de là, vers les marchés occidentaux, ainsi que l’ouverture de postes frontières avec l’Arménie, le redressement de la zone sinistrée par le séisme, la modernisation des entreprises industrielles, la construction du chemin de fer Erzeroum-Trébizonde9.

Le 11 septembre, lors de sa rencontre avec la délégation de la chambre des représentants des Etats-Unis, Ter- Pétrossian a déclaré : « Des contradictions historiques sérieuses existent entre l’Arménie et la Turquie. Le peuple arménien ne peut oublier le Génocide perpétré à son encontre en 1915 et son exigence relative à la reconnaissance internationale du Génocide est tout à fait juste et légitime. Et pourtant, malgré tout cela, l’Arménie et la Turquie  doivent normaliser leurs relations »10.

Ainsi, avant son indépendance même, l’Arménie avait déjà formulé sa position vis-à-vis de la Turquie : elle n’avait pas de revendications territoriales à son encontre, les relations entre les deux pays allaient être normalisées, laissant de côté les contradictions historiques et indépendamment du processus de reconnaissance internationale du Génocide arménien.

Le dernier point était néanmoins préoccupant pour Ankara, ce qui l’a poussée à bloquer ses chances, ne seraient-ce qu’infimes, dans toutes ses démarches et initiatives, tandis que sur les plans économique, sécuritaire et politique son attitude envers l’Arménie et les organisations de lobbying de la Diaspora était celle « de la carotte et du bâton ».

Début de la politique turque de conditions préalables

Après l’accession à l’indépendance de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan, à l'automne 1991 et le referendum d’indépendance du Haut Karabakh du 10 décembre (le 26 décembre 1991, l’Union soviétique cessait d’exister à la suite d’une déclaration officielle), l’Azerbaïdjan lançait son agression contre la région « rebelle », en l’encerclant et marquant le début de l’étape militaire du conflit (1991-94). La Turquie n’est pas restée à l’écart et parallèlement au soutien politique et diplomatique,  elle a même apporté une assistance militaire à l’Azerbaïdjan, surtout lors du vide apparent après le retrait des troupes soviétiques du Caucase. D’après un article paru en 2000 dans la revue Survival, au milieu de 1991 la Turquie avait mis en place « l’acheminement secret par voie aérienne de quelque 5 000 fusils, armements et lance-mines vers l’Azerbaïdjan via le Nakhitchévan »11.  

L’analyse rétrospective d’événements historiques des années suivantes et les faits publiés viennent confirmer que dès le départ, par le soutien militaro-politique implicite accordé à l’Azerbaïdjan, la Turquie l’encourageait à réprimer la revendication sécessionniste de la région peuplée d’Arméniens en cherchant, sur le front diplomatique, par le biais de ce facteur et en exerçant une pression indirecte sur l’Arménie et en maniant l’appât économique, à parvenir à la suppression de la politique de revendication dans les relations arméno-turques.

En décembre 1991, la presse turque, se référant au patron de « Alarko holding », Itzhak Alaton, annonçait qu’à la suite de l’initiative arméno turque conjointe l’organisation de lobbying de son partenaire arménien allait renoncer à la propagande de reconnaissance du Génocide. Et quand l’Assemblée arménienne d’Amérique s’est hâtée à démentir cette thèse, les médias turcs ont accusé Itzhak Alaton d’avoir menti pour ses intérêts d’affaires12.

Bien que le gouvernement turc ait reconnu, le 16 décembre 1991, la jeune République d’Arménie, elle ne s’est pas pressée pour autant d’établir des relations diplomatiques avec celle-ci. Dans le message du 24 décembre 1991 adressé au Président arménien Lévon Ter-Pétrossian, le premier ministre turc Suleyman Demirel notait que « son pays développerait des relations réciproques d’amitié avec les autorités arméniennes conformément aux principes de l’OSCE » qui « encourage à reconnaître l’intégrité territoriale des Etats et l’inviolabilité de leurs frontières »13.

En janvier-mars 1992, lorsque les demandes d’adhésion de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan étaient examinées à l’ONU, au Conseil de l’Europe et à l’OSCE, Ankara a tenté de prendre en otage la Cause arménienne obligeant Erevan à renoncer à jamais à la revendication et à la poursuite de la reconnaissance du Génocide.

Les conditions posées par la Turquie en contrepartie de l’établissement de relations diplomatiques étaient les suivantes : l’Arménie doit (1) reconnaître de jure ses frontières actuelles avec la Turquie, en ratifiant les traités de Moscou et de Kars ; (2) ne pas évoquer le Génocide arménien de 1915, renoncer officiellement aux efforts de sa reconnaissance dans le monde et à sa revendication, adopter des actes juridiques qui excluraient la haine raciale, religieuse et ethnique en Arménie et à l’égard des États de l’OSCE ; (3) condamner le terrorisme, ne pas le protéger et ne pas soutenir des organisations qui luttent pour des revendications territoriales ; (4) exercer une pression sur le Haut Karabakh afin qu’il cesse la lutte et reconnaisse la suprématie et l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan.

Les trois premiers points des conditions ont été avancés officiellement par le ministre turc des affaires étrangères Hikmet Četin, lors de la session de Prague de la CSCE/OSCE, à la fin janvier, quant au point sur le conflit du Karabakh, il a été rajouté peu de temps après14.

En vue de prendre connaissance des conditions de la zone de libre-échange de Trébizonde Hrayr Hovnanian et Van Krikorian qui étaient arrivés en Turquie, le 13 février 1992, à l’invitation d’Itzhak Alaton, ont été accueillis par le chef de la diplomatie turque H. Četin, dont la presse a fait écho. Četin a dû se justifier pour avoir reçu officiellement « les ennemis de la Turquie », « les leaders de la campagne de génocide » en disant qu’il avait donné le rendez-vous à Itzhak Alaton seul, ignorant le fait qu’il serait accompagné de lobbyistes arméniens. Plus tard, pour avoir « pris au piège » le ministre turc, Itzhak Alaton a été éliminé du projet d’entreprise mixte. Alors que la vraie raison était que les deux organisations arméniennes de lobbying avaient démenti l’information lancée par les médias turcs relative à leur renonciation à poursuivre la campagne de reconnaissance du Génocide.

Une vieille haine officialisée par un nouveau conflit

En février 1992, les hostilités dans la zone de conflit du Karabakh ont eu un impact dramatique sur le cours des relations entre Erevan et Ankara qui s’observaient encore avec méfiance. En réponse à la critique de plus en plus virulente de l’opinion turque accusant Ankara « d’inaction et de tolérance face à « l’agression » arménienne », les dirigeants turcs ont lancé une politique de pressions et d’intimidations contre l’Arménie, d’abord par une rhétorique appropriée, ensuite par des pressions et une démonstration de force.

Au lendemain des événements de Khodjalou, dans son discours d’Izmir du 4 mars, le président turc Turgut Ozal a exigé que la communauté internationale recoure à des démarches plus résolues afin de faire cesser les « violences arméniennes », menaçant sinon de stopper, par la force, l’avancée des Arméniens15. Tandis que le long de la frontière arménienne, sur la ligne Kars-Sarikamiche-Igdir le 2ème corps d’armée turque commençait des exercices sous le nom de code « Hiver-92 », ce qui a fait naître en Arménie des préoccupations sur une éventuelle invasion turque16.

D’autre part, à partir du mois de mars, la Turquie avait commencé à inspecter les avions qui acheminaient de l’aide humanitaire en Arménie, provoquant la colère de l’Occident. Aux demandes diplomatiques envoyées au MAE turc, jusqu’à la fin de l’année celui-ci donnait immuablement la réponse suivante : « La Turquie n’a pas l’intention de changer sa politique sous l’effet de pressions extérieures en matière de contrôle des avions volant dans la zone de conflit du Karabakh »17.

La libération de Chouchi, le 9 mai 1992, suivie peu après de celle du corridor de Berdzor/Latchine, le 18 mai et la percée du blocus imposé ont provoqué la colère de la Turquie. Mais plus que cela, ce sont les informations relatives aux combats menés par les forces arméniennes autour de la ville de Sadarak au Nakhitchevan qui ont lancé des discussions à Ankara au sujet d'une éventuelle invasion militaire. Le chef de l’état-major général des forces armées de Turquie, le général Dogal Gureş a déclaré  qu’il « était prêt à envoyer dans la zone de conflit du Karabakh autant de soldats que le gouvernement de l’Azerbaïdjan lui demanderait 18. Tandis que le général d’infanterie Muhittin Fisunoglu remarquait que «tous les préparatifs nécessaires sont faits et l’armée attend l’ordre d’Ankara pour partir »19. 

Le gouvernement turc avertissait par sa décision du 18 mai que « l’Arménie s’est engagée sur une mauvaise voie et qu’elle portera la responsabilité pour toutes les conséquences, si elle ne renonce pas à sa politique d’agression ». Et le président du parlement turc Hikmet Zindoruk de renchérir : « La patience de la Turquie aussi a ses limites. Il ne faut pas la mettre trop longtemps à l’épreuve »20.

La réaction russe à ces menaces d’envahir le Caucase n’a pas tardé, le maréchal Yevguéni Chapochnikov, commandant en chef des forces armées de la CEI déclarait : « Si une autre partie s’implique dans le conflit nous pouvons nous retrouver au seuil de la troisième Guerre Mondiale »21. Cela a mis un bémol à la rhétorique d’Ankara au sujet du Karabakh sans toutefois freiner ses aspirations bellicistes22

Dans son interview du 2 juin, accordée au journal turc Cumhuriet le président arménien L. Ter-Pétrossian a dénoncé la poursuite par Ankara « d’une politique panturque et de l’objectif de remplir le vide politique survenu dans la région ». Selon ses paroles, si la Turquie ne poursuivait pas de tels objectifs, mais, « au contraire, avançait, en s’appuyant sur le développement culturel, scientifique et économique, nous aurions salué chaleureusement cela. L’Arménie aurait participé volontiers à une telle coopération. Nous pensons que cela aurait été efficace. […] S’il y avait des relations diplomatiques entre l’Arménie et la Turquie […] la paix aurait régné dans la région. Mais je pense qu’il n’est pas trop tard pour cela »23.

Lors de son entrevue avec Lévon Ter-Pétrossian, le 14 juin à Rio de Janeiro, le Premier ministre turc S. Demirel avait laissé entendre : « Vous ne pouvez pas atteindre votre but par la guerre ou par des combats. […] Vous êtes entourés par l’Azerbaïdjan et la Turquie. Tant que vous n’avez pas établi de relations d’amitié avec eux, vous allez vous retrouver devant des problèmes graves et des difficultés ». En répondant à l’objection de Ter-Pétrossian que ce n’est pas l’Arménie, maisl’Azerbaïdjan qui a commencé l’agression, le chef du gouvernement turc avait riposté : « Si vous voulez la paix, il faut que vous quittiez Chouchi et Latchine. De plus, vous devez savoir que nous suivons avec une préoccupation profonde les événements au Nakhitchevan. Nous vous conseillons de résoudre les problèmes par des négociations avec l’Azerbaïdjan et le Nakhitchevan… Essayez de gouverner votre pays, et n’invitez pas les autres pays à s’ingérer dans vos affaires intérieures. Et ne permettez pas que les Arméniens d’Amérique vous gouvernent, vous et vos affaires »24

La poursuite des relations bilatérales s'inscrivait lors d'une visite en Turquie d'une délégation arménienne conduite par Lévon Ter-Pétrossian, du 23 au 26 juin 1992, en vue de participer à la fondation de l’Organisation de coopération économique de la mer Noire25. Lors de sa rencontre avec le Premier ministre Demirel, le président arménien avait remarqué que leurs relations bilatérales ne devaient pas être conditionnées par les relations arméno-azéries. Ce à quoi Demirel avait répondu qu’il était d’accord en principe, mais qu’en Artsakh le sang coulait et que le seul obstacle à l’établissement de relations diplomatiques entre les deux pays étaient l’ affrontement armé continu.

Du 23 au 25 août 1992, Erevan a accueilli une délégation turque conduite par le vice-ministre des affaires étrangères Bilgin Unan. La partie arménienne a déclaré être prête à signer un accord d’établissement de relations diplomatiques avec la Turquie, tandis que Unan faisait remarquer que l’Arménie devait reconnaître l’intégrité territoriale tant de la Turquie que de l’Azerbaïdjan. À propos de cette condition Erevan avait explicité qu’en adhérant à l’ONU, l’Arménie s’était d’ores et déjà engagée à respecter le principe d’intégrité territoriale26. Néanmoins les parties se sont entendues pour boucler les négociations relatives à la reconnaissance des frontières en hiver de 1993, ce qui ne s’est pas fait27.

Les relations arméno-turques se sont dégradées une nouvelle fois le 10 septembre 1992, à la suite des déclarations faites par le ministre arménien des affaires étrangères Raffi Hovhannissian, lors de la réunion ministérielle d’Istanbul du Conseil de l’Europe. Ce dernier avait évoqué le Génocide arménien, accusant la Turquie de ne pas établir de relations diplomatiques avec l’Arménie, de faire obstacle à l’adhésion de son pays aux différentes structures européennes (Conseil de l’Europe, OSCE), de ne pas adopter une position neutre dans le conflit de Karabakh, de torpiller l’acheminement de l’aide humanitaire vers l’Arménie et d’apporter une assistance militaire à l’Azerbaïdjan. Raffi Hovhannissian avait déclaré qu’en «Azerbaïdjan se trouvent des conseillers militaires et des officiers turcs », quant aux « informations relatives au trafic d’armes en Azerbaïdjan en provenance de Turquie, celles-ci sont nombreuses »28.

De la politique de punition jusqu’à la menace d’invasion

En avril 1993 à Karvatchar (Kelbadjar) une série de contre-offensives réussies lancées par les forces arméniennes a fait monter à nouveau la tension dans les relations arméno turques. Le Premier ministre turc Demirel prévenait, le 3 avril, que l’Arménie et le monde n’avaient pas apprécié à sa juste valeur la patience de la Turquie.

Le 5 avril, date de l’opération militaire de Karvatchar, le ministère turc des affaires étrangères déclarait : « Par le recours à la force, l’Arménie tente de violer l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan et de changer les frontières mondialement reconnues ». Le jour même la Turquie fermait le couloir international aérien H-50, empêchant les survols des avions vers l’Arménie, ainsi que le chemin de fer Gumri-Kars, interdisant l’acheminement de l’aide humanitaire via son territoire29.

Le président de la Turquie Turgut Ozal déclarait : « Ils ont ouvert un couloir de haut et de bas, rattachant de fait cette région à l’Arménie. Il n’y a plus de problème du Karabakh, il n’y a que les ambitions de l’Arménie concernant la Grande Arménie […] Ne me demandez pas si nous envahirons l’Arménie ou non. Mais la Turquie doit bien calculer ses démarches »30.

Sous prétexte d’exercices, les unités de la troisième armée turque ont été mobilisées sur la frontière arméno-turque. « Que se passerait-il si lors de ces exercices, trois de nos bombes atterrissaient sur le territoire arménien ? Qu’est-ce qui se passerait si nous envoyions un ou deux détachements au Nakhitchevan ? Nous sommes liés au Nakhitchevan par un traité. Qu’est-ce qui se passerait ? Qui nous ferait quoi que ce soit ? Qui interviendrait ? Qui a pu intervenir en Bosnie ? Dans la politique mondiale nous ne pouvons rien obtenir sans risque », telle est la série de questions rhétoriques que le président turc étale l’une après l’autre31.

Ses appréciations du Génocide arménien qui ravivaient la plaie étaient assez dangereuses : « Les Arméniens n’apprennent rien de l’histoire. En Anatolie aussi ils ont fait une pareille tentative. Mais ils ont reçu une gifle monumentale. Et jusqu’à présent ils n’en ont pas oublié la douleur. S’ils essaient cela ici aussi (en Azerbaïdjan), en s’appuyant sur l’aide de tel ou tel Etat, une riposte les attend »32.

Alors que le parlement turc était sur le point de signer une alliance militaire avec l’Azerbaïdjan, la Maison-Blanche a prévenu « qu’elle ne tolérerait pas l’intervention d’un pays tiers dans le conflit arméno azéri »33. Le 17 avril déjà le président turc excluait la possibilité de la guerre contre l’Arménie.

Dans le cadre de la politique de pression sur l’Arménie il ne restait plus rien à la Turquie que de saisir régulièrement le Conseil de sécurité de l’ONU en vue d’apporter un soutien diplomatique à l’Azerbaïdjan, de présenter plusieurs initiatives diplomatiques dans le cadre de l’OSCE suite auxquelles l’ONU a adopté quatre résolutions en la matière. Dès la première résolution la Turquie a déclaré qu’en cas  de non-respect de celle-ci il faudrait recourir, à l’encontre de « l’agresseur », à des sanctions, à savoir, à une contrainte internationale.

Avant le début d’automne, les troupes turques avaient été placées en état d’alerte en vue d’investir l’Arménie et le Caucase au moment opportun. Ce moment opportun devait arriver après la chute du pouvoir d’Eltsine à Moscou, en automne de 1993 et le succès du putsch dirigé par Khasboulatov et Roudskoy. Dans ses mémoires, le premier ambassadeur de Grèce en Arménie Leonidas Khrysantopoulos disait, en parlant de cette période, que Ter-Pétrossian lui avait fait part, le 5 octobre, que le Conseil de sécurité avait décidé de placer l’armée au plus haut degré d’alerte pour que, après l’éventuel retrait des troupes russes elle puisse défendre le pays de l’invasion turque. D’après Ter-Pétrossian, selon les informations parvenues de sources diverses la Turquie devait se servir, comme prétexte, de la question kurde ou de son devoir de protection du Nakhitchévan34.

À son tour, l’ambassadeur de France lui avait transmis, le 11 octobre, l’information obtenue par les services spéciaux de son pays (confirmée par les diplomates américains) selon laquelle conformément à l’entente obtenue entre Ankara et Khasboulatov, « s’il reste à son poste, il permettra à la Turquie de mener des opérations restreintes en Arménie en prétextant le problème kurde, ainsi qu’en Géorgie pour la sécurité de l’Abkhazie ». Pour cela les troupes russes devaient évacuer l’Arménie. Enfin, une information similaire était parvenue à l’ambassadeur le 12 octobre par le ministre de la défense de l’Arménie Vazguen Sarkissian, évoquant à nouveau « quelque événement important » attendu à Moscou et le renforcement des troupes turques constaté à la frontière arménienne35.

Il est à noter qu’à partir du 26 juillet 1993, Ankara préparait déjà le terrain pour justifier son invasion : le ministre turc de l’Intérieur Mehmet Goziogli s’était mis à accuser le gouvernement arménien de collusions avec le parti des travailleurs du Kurdistan. L’Arménie n’a pas tardé de réfuter cette thèse, en ajoutant qu’il n’existait pas de bureau du PKK à Erevan36.

Cependant l’écrasement du Putsch en Russie, le 4 octobre, et l’échec des plans de retrait des troupes russes stationnées en Arménie ont mis fin à la perspective d’opérations restreintes des forces armées turques au Caucase. Entre temps, dans la zone de conflit du Karabakh la progression des forces arméniennes dans les régions de Kovsakan (Zanguelan) et de Horadiz ont permis au Haut Karabakh d’avoir un lien et une frontière terrestre fiable aussi avec l’Iran.

La politique de la frontière fermée

Alors que l’étape militaire du conflit du Karabakh devait prendre fin en mai 1994, par la signature d’un accord tripartite de cessez-le-feu, le rapprochement de l’Arménie et de la Turquie avait pris fin un an plus tôt, avec la fermeture unilatérale de la frontière.

Ankara avait beau expliquer sa démarche en premier lieu par le problème du Karabakh. Ce qui importe surtout c’est qu’il n’a pas réussi à tirer le maximum de cette situation, à savoir obtenir satisfaction de ses quatre conditions préalables et ce, ni en usant des pressions, ni par des intimidations, ni par des intéressements économiques. Dans le format bilatéral l’Arménie avait fait le maximum en déclarant ne pas avoir de revendications territoriales.

Tandis que la Turquie qui cherchait à effectuer un retour dans la région du Caucase après un intervalle de 70 ans et prendre part au Grand jeu en remplissant le vide géopolitique dû à l’évincement de la Russie, en consolidant ses positions en Transcaucasie et en Asie centrale par le biais de liens ethnoculturels, souhaitait obtenir davantage tant pour se prémunir contre les revendications arméniennes que pour satisfaire les objectifs de sa politique régionale.

Par son soutien militaro-politique et diplomatique à l’Azerbaïdjan dans la guerre que ce dernier avait lancée contre le Haut Karabakh et l’Arménie Ankara a lui-même rapproché les deux axes, arméno turc et arméno-azéri, ressuscitant chez les Arméniens l’image du Turc, ennemi éternel. Aussi, c’est à la Turquie qu’il revient de les dissocier.

Le slogan officiel « une nation- deux États », caractérisant les relations turco-azéries et lancé en même temps d’Ankara et de Bakou, n’a pas laissé de place, parmi les Arméniens, au triomphe de la thèse selon laquelle «  le Turc et la Turquie ont changé », en faisant la part belle à la perception réaliste d’un autre adage éprouvé par le temps : « Le Turc reste toujours un Turc ».

Par le verrouillage de sa frontière avec l’Arménie en 1993 Ankara a officialisé le lien entre les axes des deux conflits, conditionnant l’ouverture de la frontière par des concessions territoriales d’Erevan en faveur de l’Azerbaïdjan et par le renoncement à la reconnaissance du Génocide et à la poursuite de la revendication arménienne qui reste jusqu’à présent l’épine dorsale de sa politique envers l’Arménie pour les partisans de la ligne dure37.

Par la suite, la politique conjointe turco azérie visant à encercler l’Arménie en l’évinçant des projets régionaux a parachevé la politique arménienne de la Turquie, ajoutant encore un problème délicat à ceux qui existaient déjà : celui du conflit du Karabakh dont Ankara n’arrive plus ni ne souhaite se débarrasser.

 

 

1 Tchakerian H., Le problème du Karabakh dans le contexte de relations arméno-turques, Erevan, 1998, p. 11.

2 Détachements spéciaux de la Milice (police) soviétique (appellation russe : OMON) qui, main dans la main avec la milice azérie, sous prétexte de désarmement de détachements armés de volontaires arméniens menaient des opérations militarisées d’intimidation dans les localités arméniennes frontalières entre la Région autonome du Haut Karabakh et l’Arménie.

3 Tchakerian H., Le problème du Karabakh dans le contexte de relations arméno-turques, Erevan, 1998, p. 11.

 4 Journal Azg, 27.05.1991.

5 Независимая Газета, 14.05.1991

6  Hürriyet, 02.05.1991

7 Аргументы и факты, 11.05.1991.

8 Organisation de lobbying arménien.

9 Tchakerian H., Le problème du Karabakh dans le contexte de relations arméno-turques, Erevan, 1998, p.15.

10 Azg, le 11 septembre1991.

11 R. Bronson; R. Bhatty, “NATO’s mixed signals in the South Caucasus and Central Asia”, Survival, volume 42, issue 3, January 2000, p.134.

12 Tigran Mkrtchyan, Тhe Role of NGO's in Turkey-Armenia Rapprochment, p. 155, http://www.esiweb.org/pdf/Mkrtchyan,%20Goksel%20-%20The%20Role%20of%20NGOs%20in%20Turkey-Armenia%20Rapprochement%20-%20November%202009.pdf, in: Non-traditional Security Threats and Regional Cooperation in the Southern Caucasus.

13 Archives nationales d’Arménie, fonds 326, 9/192, pp. 1-2.

14 Mémoires du ministre arménien des affaires étrangères Raffi Hovhannissian  de l’intervention de son homologue turc Hikmet Četin lors de la séance de la CSCE/OSCE, discours à l’Université de Georgetown, version arménienne : http://www.armenianow.com/hy/commentary/21927/diaspora_armenia_genocde_hovannisian_georgetown_university version anglaise : http://www.armenianow.com/commentary/21925/diaspora_armenia_genocde_hovannisian_georgetown_university, ainsi que les commentaires du collaborateur du MAE de la RA Christian Der-Stépanian, Azg, 12 février 1992. 

15 Cumhuriyet, 05.03.1992.

16 Artak Zargarian, la Turquie et le conflit de l’Artsakh, http://notebook.mskh.am/art.php?id=315

17 Nezavisimaya Gazeta, 23,06,1992.

18 Turkish Daily News, 27.05.1992

19 Hayk Demoian, Turkey and the Karabakh Conflict (Turtsiya I Karabakhskiy Konflikt, in Russian), Yerevan, 2006, p.32.

20 Azg, le 20 mai 1992.

21 Turkish Daily News, 21.05.1992.

22 Selon les données de la reconnaissance russe, en septembre 1992 l’armée azerbaïdjanaise a compté 670 militaires turcs dont 550 soldats, 112 officiers et 8 généraux. A. Avakian, L’activité des nationalistes turcs en Azerbaïdjan en 1990-1994. Armée arménienne, 3 (49), 2006, p. 50.

D’après l’article paru en 1990 dans la revue Survival, en mars-avril de 1992, la Turquie avait entraîné 450 volontaires sur la base de Gabala relevant du ministère de l’Intérieur d’Azerbaïdjan. R. Bronson; R. Bhatty, “NATO‟s mixed signals in the South Caucasus and Central Asia”, Survival, volume 42, issue 3, January 2000, p.134. Selon la presse russe, avant la fin de 1992, quelque 5000 à 6000 militaires turcs sont arrivés en Azerbaïdjan. Dans le livre de Hayk Demoyan, Turkey and the Karabakh Conflict, Yerevan, 2006, avec renvoi à „Literaturnaya Gazeta‟ (Russian), 23.09.1992.

23 Azg, le 4 juin 1992, traduction de l’article de Cumhuriet du 2 juin 1992.

24 Azg, le 18 juin 1992.

25 Milliyet, 27.06.1992.

26 Journal Hayastani Hanrapetoutiun, 26.09.1992.

27 Gerard J. Libaridian. Modern Armenia: People, Nation, State, Chicago, 2004, p. 269.

28 Intervention du ministre arménien des affaires étrangères Raffi Hovhannissian à la réunion du conseil des ministres du CE, Istanbul, 10 septembre 1992, http://www.nci.am/analyses/arm/statement/

29 MAE de la RA, département du Proche et Moyen Orient, section de Turquie, Arménie-Turquie, Chronique (Arménie-Turquie : dialogue ouvert), Centre de dialogues sociaux et de développements, Erevan, 2005.

30 Milliyet, 08.04.1993.

31 Hürriyet, 08.04.1993.

32 Türkiye, 16.04.1993.

33 Azg, le 17 avril 1993.

34 Leonidas Khrysantopoulos, « Coup d’Etat en Arménie : chronique d’un diplomate », p.88.

35 Selon Vazguen Sarkissian, « A la même période, la Turquie avait complété ses unités en Azerbaïdjan et au Nakhitchévan  de deux brigades et de 15 hélicoptères. Elle créait déjà une tension sur la frontière et ses soldats avaient ouvert le feu sur la frontière arménienne à l’aide d’armes à feu légères. Les troupes russes s’étaient abstenues de riposter. […] Il était clair pour le gouvernement que la Turquie n’oserait pas attaquer tant que les troupes russes seraient en Arménie. Leonidas Khrysantopoulos, « Coup d’Etat en Arménie : chronique d’un diplomate », p.90.

36 Azg, le 27 juillet 1993.

37 Afsaneh Chirani, Développement de relations interétatiques entre l’Arménie et la Turquie (1991-2013) ; http://lraber.asj-oa.am/6265/1/120-127.pdf

 

 

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