Plateforme arméno-turque

Points de vues de Turquie, d'Arménie et de la Diaspora
Traduction intégrale en turc, arménien, anglais et français

 

Du « Turc barbare » au « Turc musulman »

 
 
 

Point de vue de Turquie


Du « Turc barbare » au « Turc musulman »

Aïché Hur

 

 
Aïché Hur

Ecrivaine et chroniqueuse au journal Radikal

 






Les termes « tolköl », « tut-kut », « tu-kue », « tu-kiu » apparurent initialement dans les sources chinoises, et entrèrent ensuite dans la littérature arabe et byzantine à partir du IXème siècle traduits par ‘türk’ (et türük ou türküt au pluriel) dans les sources arabo-musulmanes. Le terme passa définitivement dans la littérature européenne avec les travaux du linguiste danois Thomsen. En 1893, il prononçait « turc » certains termes retrouvés sur les inscriptions d’Orhon-Yenisey (datées du VI-VIIIe siècle). Aujourd’hui, certains scientifiques pensent que les Chinois désignaient tous les étrangers par le mot « tu-kui ». D’autres avancent que le terme désignait différentes lignées qui auraient eu un ancêtre commun. Ils affirment qu’il viendrait de la confusion avec le terme mongol « tulga » qui signifie « casque » ou « heaume », et qu’il désignerait des populations à l’organisation pyramidale, rappelant la forme d’un casque. D’autres, enfin, soutiennent que c’est le nom d’une société parlant une seule et même langue, la langue turque (D’après eux, le mot « turc » signifierait « fort », « forces »).

Au temps du « turc barbare » 

Nous ne saurions dire laquelle de ces thèses est juste, mais dans le dernier quart du XIème siècle, Mahmoud de Kachgar (auteur de Recueil des langues turques, « Divan-ü Lügati’t Türk ») rapportait ainsi un hadith[1] parlant des Turcs et écrivait : « J’ai vu qu’Allah avait fait apparaître le soleil du pouvoir au-dessus des bastions turcs et qu’il faisait tourner les constellations au-dessus de leur territoire. Allah leur a donnés le nom « Turc » et il les a rendus maîtres du monde. Il a fait d’eux les seigneurs de notre temps. Il leur a remis les rênes des peuples du monde. Il a favorisé ceux qui sont à leurs côtés et ceux qui travaillent pour eux. Grâce aux Turcs, il a exaucé tous leurs vœux. Il les a protégés eux des méfaits des gueux et des méchants. Pour ne pas être la cible des flèches turques, celui doté d'intelligence se doit de suivre la trace de ces hommes. Pour leur faire entendre ses difficultés et être en paix avec eux, il n’y a d’autres solutions que de parler la langue des Turcs ». Mahmoud de Kachgar disait : « Moi, je suis l’un des meilleurs soldats turcs, un des plus intelligents, et des plus francs » ; il rappelait ainsi sa fierté d’être Turc, et poursuivait : « Il y a en réalité vingt lignées de Turcs. Chacune de ces lignées se divise elle-même en autant de tribus que seul Dieu les connaît. J’en ai énuméré les origines. J’ai laissé de côté la plupart des tribus mais j’ai tout de même retranscrit celles de la lignée oghouze, la plus importante, afin que tout le monde sache...  »

A l’époque où Mahmoud de Kachgar écrivait ces lignes, une partie des vingt-quatre lignées des Oghouzes (Oğuz) issues des steppes d’Asie centrale déferlait sur cette région de Kachgar dite « roum » (Rûm), l’Anatolie. De nouveaux termes apparurent avec leur arrivée : « tourkoi » (Turcs) et « türkie » (Turquie) dans les documents byzantins, ou encore « barbarum Turci » (les Turcs barbares) dans les documents de la papauté. Le 11 octobre 1098, après les guerres de la région d’Antioche, un prêtre (ayant pris part à la première croisade) écrivait dans son journal : « Les Turcs sont partout ». Un siècle plus tard, Guillaume de Tyr racontait cette croisade et parlait de « la ‘Turquia’ sous la domination des Turcs ». En 1228-1229, le poète bavarois Tannhäuser, autre croisé, écrivait dans son chant aux croisades [Kreuzfahrtlied] « Les vents de la barbarie soufflent fort sur mon visage, ils arrivent de Turquie, forts et blessants … ».

Au temps du « turc sans conscience »

Vers 1270, Marco Polo passait par Istanbul et par l’Anatolie. Selon lui : « Trois types de populations cohabitent en territoire turkmène(Turkmen). Premièrement, les Turkmènes (Turkmen). Ce sont des gens simples, de langue grossière, qui idolâtrent Mahomet. Ils vivent en montagne, dans les vallées et vivent de l’élevage ; ils possèdent de grandes mules et des chevaux précieux. Les autres habitent les villes, les châteaux et vivent de l’art et du commerce : ce sont les Roums et les Arméniens… ».

Une trentaine d’années après le passage de Marco Polo, l’une des tribus dites turques, les « Kayi » (kayı), aurait alors fondé l’Empire Ottoman mais le caractère originel de la « turcité » de l’Etat a toujours fait l’objet de débats. En effet, dans l’Empire Ottoman, les non-Turcs étaient nombreux, aussi bien parmi les dirigeants que parmi le peuple. Une partie de la classe dirigeante, certains propriétaires de dirlik[2] et tous les kapıkulu[3] n’étaient ni Turcs, ni musulmans. A quelques exceptions près, les hommes de la dynastie ont largement dilué « le sang turc » en se mariant à des femmes non-turques. Le turc était, en revanche, la langue parlée par la dynastie et dans les différents secteurs de l’Etat. Tous les documents d’Etat furent rédigés en turc pendant des centaines d’années sans interruption. On apprenait l’arabe dans les médersas, mais la langue parlée restait le turc. Pour compliquer encore un peu les choses, de nombreux autres termes étaient utilisés par les Ottomans eux-mêmes pour désigner leur peuple, leur pays, leurs institutions, et leur langue dans les documents officiels : Kayzer-i Rum (Le roi des Roums), Memleket-i Rûm (Le pays des Roums) Şuara-yı Rûm (Les poètes roums), Ulema-yı Rûm (Les savants/oulémas roums), Lisan-ı Rum (la langue roum), « les chevalier roums », « Les héros roums », Eyalet-i Rûm (La province roum). En bref, les Ottomans se qualifiaient eux-mêmes de « roums » (Rappelons-nous que pour l’auteur du 11ème siècle, Mahmoud de Kashgar, l’Anatolie était déjà le « pays des Roums »).

Les points de vue sur la turcité n’étaient pas non plus uniformes. Le terme « Turc » apparaît alternativement dans un sens positif, négatif ou neutre. C’est par exemple le cas dans l’œuvre d’Âşıkpaşazade (mort en 1481), Tevarih-i Âli Osman, la plus important traité de la première période de l’Empire Ottoman. Il raconte l’arrivée des Turcs en Anatolie : ils y sont décrits comme un peuple issu « de la génération de Yafes[4] », « le peuple vainqueur des Arabes ». Selon lui, personne ne s’intéresserait à la langue turque, et mêmes les Turcs ne la parleraient pas. A l’inverse, le sultan Cem est évoqué en termes flatteurs comme « fils d’un bey[5] turc » dans Vâkı’ât-ı Sultan Cem (Les aventures du sultan Cem), de 1480. Dans l’œuvre Saltukname compilé à la demande du sultan Cem, le mot « turc » avait remplacé « gazi » et « musulman ». Quant à Neşri, auteur du XVème siècle, il parle de « sultanat turc » pour l’Empire seldjoukide et écrit : « certains d’entre eux ne savent même pas ce qu’est la religion (…). Comme les Juifs, il y a des Turcs qui vénèrent le feu, les bœufs, les arbres et les pierres ».

Mais ouvrons une parenthèse. Jusqu’à la chute de Grenade en 1492, ce sont les Arabes qui sont l’« Autre » de l’Europe. Le discours sur les Turcs est ainsi généralement positif. Après 1492, l’ottoman (turc) devient l’« Autre » à son tour et le discours se fait dès lors péjoratif. Même après la défaite de Vienne en 1529, les Turcs sont évoqués en des termes particulièrement humiliants : « chiens, sauvages et sanguinaires, sales, faux, tyranniques, écœurants »... La raison en est certainement « la peur du Turc ». On peut trouver l’héritage de cette « Obsessione Turc »(obsession turque) de l’époque encore dans la langue d’aujourd’hui comme en atteste l’expression italienne « Mamma li Turchi » (« A moi, les Turcs ! »). D’après certaines affirmations, les Turcs de cette époque auraient été la source d’inspiration de termes comme « a torquendo » (faire souffrir), « torxuere » (torture), « truculent » ou « trux-trucis »(fourberie ou cruauté). 

Refermons ici la parenthèse et reprenons. L’écrivain Suzi Çelebi (mort en 1524), témoin des débuts du règne deSoliman Le Magnifique[6], fut le premier à affirmer : « un Turc vaut un monde ». Mais le fameux poète du divan Baki brouille les pistes : à la même époque, dans le poème qu’il présentait au Législateur (ndlr : à Soliman), « descendant des plus grands ancêtres turcs », il écrivait « Maître, ces chers Turcs sont un peu grossiers ». Hafız Hamdi Çelebi, autre poète de l’époque, n’aimait pas les Turcs et renchérissait : « Ô Sultan, après la création de l’univers, on parle des méfaits de la turcité sur terre. Allah n’a accordé aucune capacité de compréhension au Turc. Il a beau être intelligent, il est trop intrépide. Tue le Turc, même si c’est ton propre père. Notre grand Prophète, source de bonté, a lui-même dit : ‘Tuez le Turc, son sang est légitime’.  »

On comprend que les Turcs que Çelebi propose de tuer en s’appuyant sur les paroles du Prophète sont les Turkmènes qizilbash (Kızılbaş) d’Anatolie. Dans les documents de l’époque, on trouve le mot « turc » à la place de « qizilbash » au moment même où les armées de Murat Pasha le Puisatier (Kuyucu Murat Paşa) massacraient ces derniers en Anatolie en 1609. Il n’est alors pas surprenant de lire des qualificatifs tels « bağî »(brigand), « şakî »(bandit),« tağî »(féroce),« celâlî »(rebelle)ou encore« zındık » (hérétique) les concernant.

L’idéologie de la turcité

Avec les Tanzimat apparut l’usage de définitions  « ethniques ». Emigré polonais, Constantin Borzecki  (rebaptisé du nom musulman Mustafa Celaleddin après s’être réfugié à Istanbul) fut l’un des premiers à utiliser le concept « turc » pour une catégorie ethnique. Avec son ouvrage Les Turcs anciens et modernes, publié à Istanbul et à Paris en 1870, l’auteur joua un rôle important dans le développement d’une conscience de la « turcité ».

Parmi les envoyés d’Abdülhamid II, Arminius Vambery, orientaliste juif hongrois, écrivit également sur la question. Dans son livre Voyage en Asie centrale (1873), l’auteur a maintes fois recours à des termes comme « peuple turc », « bloc turc » ou « Turquie ». Le turcologue français Léon Cahun fut quant à lui à l’origine de la thèse selon laquelle les Turcs vivaient en Asie centrale près d’une mer intérieure et qu’ils durent commencer leur migration vers l’Eurasie après son assèchement. C’est grâce à son livre intitulé Introduction à l’histoire de l’Asie sorti en 1896 que Cahun se fit connaître. L’œuvre permit de rendre célèbre les inscriptions d’Orhun découvertes entre 1889 et 1893, et l’on sait que Mustafa Kemal le lut puisqu’on retrouva son écriture sur un exemplaire.

Le concept de « turcité » inventé par ces écrivains s’apprêtait alors à devenir un projet politique. Les nouvelles générations d’élites (les Jeunes Turcs) voyaient s’éloigner de l’Empire les minorités ethniques, influencées par les courants nationalistes depuis la Révolution française de 1789. L’Occidentalisme, l’Ottomanisme et l’Islamisme avaient échoué à sauver l’empire, et ils s’appuyèrent sur la « turcité » qui permettait de mettre en avant l’identité turque et de combiner les dimensions ethnique, politique et culturelle. Cette rapide modernisation à l’occidentale avait été vécue à l’identique en Russie. D’origine russe, des intellectuels comme Gaspıralı İsmail, Hüseyinzade Ali, Ağaoğlu Ahmet, Caferoğlu Ahmed, Mehmet Emin Resulzade, Zeki Velidi Togan et Yusuf Akçura avaient importé ce courant de pensée en terres ottomanes (courant initialement né d’une réaction au nationalisme russe). Considéré a posteriori comme le manifeste politique de la turcité, l’article Trois styles de politique (Üç Tarzı Siyaset. 1904) résumait les positions d’Akçura jugées « romantiques », « étranges », « irréelles », « exagérées » à l’époque. L’œuvre influença beaucoup les intellectuels ottomans de la fin de l’empire comme Ziya Gökalp, Ömer Seyfettin, Moiz Kohen ve Mehmet Emin.

La découverte du peuple turc

Le poète Yahya Kemal, issu de cette génération, rapporte les propos de l’un de ses professeurs d’université à la Sorbonne, Albert Sorel. En cours, il disait à ses étudiants : « Il y a deux énigmes dans l’Histoire qui n’ont pas été résolues; l’une est géographique, ce sont les pôles ; l’autre est historique, ce sont les Turcs… ». Cette phrase eut l’effet d’un éclair dans l’esprit de Yahya Kemal : « Je vais aux réunions d’étudiants à Paris. A la veille de la guerre des Balkans, nos minorités (Roums, Bulgares…) organisaient de grands rassemblements politiques. Pendant ce temps, nos Jeunes Turcs étaient occupés à affaiblir Abdülhamid. Ils n’avaient aucune idée de ce que pouvait être le peuple turc. D’après ce que je vois, ce n’est pas Abdülhamid que les Roums et les Bulgares veulent détruire, c’est autre chose. Eux, c’est le peuple turc qu’ils veulent détruire. Le peuple turc existe donc bel et bien. Mais à quoi ressemble-t-il ? Quelle est son histoire ? Je commençais à me poser des questions. J’étudiais d’ailleurs l’histoire à l’Ecole de science politique[7]. Je me suis plongé dans les livres d’histoire pour apprendre ce qu’avaient été les origines du peuple turc. Voilà comment sont nés mon nationalisme et ma conscience nationale. »

Le récit de la « découverte du sentiment national » de Yahya Kemal est un exemple typique du processus qu’ont vécu de nombreux intellectuels de l’époque. En revanche, l’appropriation de la « turcité » par le peuple n’allait pas être aussi simple. On peut trouver un indice dans les mémoires de guerre (Première Guerre Mondiale) de l’officier ottoman Rahmi Apak. A Erzurum, Rahmi Bey rencontre un jeune soldat qui pense être arménien. Voici leur échange : 

- Tu es de quel millet ?
- Je suis ottoman.
- Qu’est-ce-que ça veut dire ottoman, tu n’es pas Turc toi ?
- Non, moi je ne suis pas Turc, je suis ottoman.
- D’accord, mais quelle langue tu parles ? L’arménien ou le turc ?
- Je parle turc.
- Si tu parles le turc, tu es Turc alors.
- Non, monsieur, je ne suis pas Turc.
- Mais si enfin, tu es Turc, moi aussi je suis Turc.
- Monsieur, vous, vous pouvez être Turc, ça ne me regarde pas, mais moi, je ne suis pas Turc.
- Et, p’tit gars, t’es fou ou quoi, même le Sultan est Turc.
- Monsieur, ne salissez pas le nom de notre Sultan, le Sultan ne peut pas être Turc ! 

Dans son œuvre autobiographique Le chercheur d’eau, Şevket Süreyya (Aydemir) raconte une situation similaire. Au cours de la Première Guerre Mondiale, étudiant de 17 ans, il se trouve au front dans le Caucase et interroge un groupe de soldats composé de paysans d’Anatolie : « Quelle est notre religion ? ». Les réponses fusent : « Nous sommes de la religion du prophète Ali » répond l’un, « de İmam-ı Azam » dit un autre. Şevket Süreyya demande « Qui est notre prophète ? ». Les réponses fusent à nouveau. Il y en a même un qui répond « Enver Pasha ». Şevket Süreyya poursuit : « A quel peuple appartenez vous ? ». Chacun donne encore une réponse différente. L’écrivain essaie de leur faciliter la tâche : « Ne sommes-nous pas Turcs ? ». Les soldats s’exclament en cœur, indignés: « Oh ! Voyons, enfin ! ».

Il fallut du temps avant de réussir à faire crier à ces soldats « Heureux qui se dit Turc », eux qui se pensaient insultés d’être dits Turcs. A l’origine de ce changement radical et fulgurant, Mustafa Kemal, qui l’organisa en trois étapes. La guerre d’indépendance (milli mücadele) était une première étape (1919-1922) ; il avait d’abord utilisé des définitions « religieuses » pour fédérer les populations musulmanes d’Anatolie et de Roumélie face aux Grandes puissances (Düvel-i Muazzam). Dans un deuxième temps, la définition « politique » remplaça progressivement la définition « religieuse ». On accola d’abord le mot « Turquie » au nom du Parlement le 8 février 1921. Mustafa Kemal utilisa le mot « Turc » dans son sens politique pour la première fois le 21 septembre 1922 dans son discours sur la Grande Victoire (Büyük Zafer). En octobre 1922, s’adressant à groupe d’instituteurs, il dit : « Il y a trois ans et demi, nous vivions encore la religion en tant que communauté…Depuis, c’est en tant que peuple turc que nous la vivons. »

Au temps de « la race turque »

Dans un discours du 16 mars 1923 à Adana, lors d’un thé organisé par la Société des commerçants du Foyer turc (Adana türk ocagi esnaf cemiyeti), Mustafa Kemal donnait déjà un indice de certaines restrictions dans la définition de la « nation turque » : « Nos amis ont dit que d’autres communautés présentes à Adana, comme les Arméniens, ont occupé nos centres culturels et se sont imposés comme les maîtres de ce pays. On ne peut sans doute supporter davantage d’injustice et d’audace. Les Arméniens n’ont aucun droit sur ces terres riches. Ce pays est le vôtre, celui des Turcs. Ce pays était turc par le passé, il l’est donc toujours aujourd’hui et le restera éternellement …».

Le 8 avril 1923 lors de l’annonce de la création du Parti du peuple (Halk Fırkası), on tenta de rééquilibrer cette vision raciste avec l’idée issue des Neuf principes (Dokuz Umde[8]) selon laquelle existerait un « peuple de Turquie ». Après la signature du traité de Lausanne, les échanges de populations entre la Grèce et la Turquie s’étaient ainsi réalisés sur le principe religieux. Malgré tout, les alliances[9] faites pendant de la guerre d’indépendance semblaient être de plus en plus obsolètes.

Dans ses prises de position sur la Constitution de 1924, Hamdullah Suphi Tanrıöver précisait qu’il ne fallait pas considérer les Arméniens, les Roums et les Juifs comme « une partie du peuple turc » tant qu’ils ne se seraient pas approprié le terreau de la Turquie (sa langue et sa culture). Celal Nuri Ileri aussi avançait que « les véritables citoyens de la Turquie » étaient les « musulmans hanéfites de langue turque ». Finalement, la citoyenneté fut formulée ainsi dans l’article 88 : « En Turquie, chaque citoyen est dit ‘Turc’, indifféremment de sa race et de sa religion ». Mais l’article 12 précisait « celui qui ne sait parler et écrire le turc ne peut être élu député », excluant d’emblée les minorités non-musulmanes et les Kurdes tout particulièrement. 

Après avoir écrasé la révolte de Şeyh Said (soulèvement probablement en réaction à cette exclusion), le premier ministre Ismet Paşa confirmait le caractère raciste du régime à venir dans sa déclaration publiée dans le journal Vakit, le 27 Avril 1925 : « La nationalité est notre seul dénominateur commun. Les autres populations n’ont pas le pouvoir d’influencer la majorité turque. Notre devoir est de rendre immédiatement turcs ceux qui se trouvent sur le sol de la nation turque. Nous n’aurons aucune pitié face aux populations qui s’opposent aux Turcs et à la turcité. La qualité primordiale que nous chercherons chez les serviteurs de la nation, c’est s’il est turc et turquiste… ».

Mustafa Kemal avait pendant longtemps, on le sait, étudié avec grande attention les œuvres de penseurs racistes comme Pittard et Gobineau; le Centre d’études anthropologiques fondé en 1925 menait des recherches sur ses directives. Parmi ses premiers travaux, il y avait des recherches comparées comme « la mesure des crânes rassemblés au cimetière de Karacaahmet » et « sur les enfants d’origines raciales différentes (juif, roum, arménien, turc …) ».

Le 30 septembre 1926, au Palais présidentiel de Çankaya, Mustafa Kemal avait fait un discours à la délégation représentant le Congrès de la Confédération turque des clubs de sport (Türkiye İdman Cemiyetleri İttifakı Kongresi) dans lequel il employait des expressions comme « purification de la race », « richesse de la race », «amélioration de la race ». Lors de son « Discours à la Jeunesse » (20 octobre 1927), il s’était également exclamé « Hé, toi jeune turc, c’est dans le sang qui coule dans tes veines que se trouve la force dont tu dépends » ; il avait ainsi fait du racisme une métaphore. En 1928, la campagne « Citoyen, parle le turc ! » menée par l’intermédiaire des étudiants d’université avait accéléré l’instauration de l’idée d’une « race turque », d’une « nation turque ».

La construction de la « nation turque »

Lors du premier Congrès d’Histoire des 2-11 juillet 1932, on avait commencé à débattre de la thèse selon laquelle l’Histoire turque serait à l’origine de toutes les civilisations du monde ; Reşit Galip décrivit la « race supérieure turque » de la manière suivante : « ‘race alpine’ de grande taille, de teint blanc, avec un nez droit ou aquilin, aux lèvres bien dessinées, aux grands yeux, souvent bleus, et non bridés (…) Il se démarque par ses spécificités organiques (comme être de groupe sanguin A) et ses qualités sociales, sa civilité, son courage, son talent pour l’art ». 

Cinq ans après les premières injonctions « Citoyen, parle turc ! »,1933 fut l’année où les étudiants d’université terrorisèrent à nouveau les populations non-musulmanes. En 1934, la Turquie promulgua la loi d’installation afin de régler à la fois « la question kurde » et les problèmes de logement que rencontraient les musulmans (muhacir[10]) qui arrivaient par vague en Turquie ; le territoire fut divisé en trois régions, à grand renfort de termes tels que « lignée », « race », « culture ». Ainsi, on comprit à nouveau ce que recouvrait le terme « turc » de l’article 88 de la Constitution de 1924.

La théorie de la langue Soleil fut formulée en 1936 ; en résumé, elle disait : « De l’Europe à l’Afrique, et même jusqu’à l’Amérique, la racine des langues de toutes les cultures vient du turc ». Cette même année, Afet Inan, le bras droit de Mustafa Kemal, fit soumettre sur ordre d’Atatürk pas moins de 64 000 personnes à des mesures anthropométriques, dans le cadre du travail de doctorat de l’anthropologue suisse Pittard  qui visait à « montrer que les Turcs sont les représentants parfaits de la race alpine brachycéphale ». 

Lors du 2e Congrès d’histoire des 20-25 septembre 1937, les interventions présentées s’intitulaient : « Le rôle de la race turque dans le développement de l’Etat de droit et de ses institutions dans l’Histoire de l’Humanité » (Sadri Maksudi Arsal); « les liens entre la race et la langue » (Hasan Reşit Tankut) ; « Etude sur les origines de la race turque d’après le groupe sanguin » (Dr. Nurettin Onur). Publié entre 1925 et 1939 sous les auspices Ministère de l’Education (Maarif Vekilleri), le Journal d’Anthropologie Turc était bourré d’exemples qui montraient combien, à l’époque, on s’était donné du mal pour prouver la supériorité de la race turque en instrumentalisant l’anthropologie comme garantie scientifique.

L’ère du « Turc musulman »

Après la défaite de l’Allemagne en 1945, les liens créés avec le bloc occidental dissuadaient largement de soutenir ouvertement les thèses fascistes. Les Turcs racistes durent modifier leur discours. Ils remplaçaient désormais « touranisme » par « nationalisme », « race turque » par « nation turque » et « loups-gris» (Bozkurtlar) par « nationalistes ». Ils tentaient de diffuser leurs nouvelles théories par l’intermédiaire d’organisations comme l’association de la lutte contre le communisme, l’association de la culture turque de Chypre, le parti de la jeunesse turque ainsi que par des publications comme « Action » (Hareket), « le Grand Orient » (Büyük Doğu), « Kopuz », « Orhun » ou « Nation » (Millet).

Rassemblés au sein du Foyer des Intellectuel fondé en 1970, les intellectuels conservateurs se donnèrent beaucoup de mal pour trouver une nouvelle définition à la turcité. Selon eux, la « culture turque » était une culture très ancienne, au rôle important dans l’histoire mondiale, aux traditions ancrées, géographiquement étendue, étant parvenue à dominer le monde ; « La définition la plus courte de ‘Turc’, c’est ‘musulman qui parle turc’ »disaient-ils. Les Turcs étaient de race blanche, ils étaient humanistes, justes, cléments, tolérants, laïcs et respectueux de l’armée, de la famille, des femmes, des personnes âgées, et des faibles. Quant à la religion, c’était la première valeur qui « fait du peuple un peuple ».

La religion était l’élément le plus important pour se distinguer de l’Occident et éviter l’aliénation des Turcs. L’Islam était, de plus, une croyance divine offerte aux Turcs tout particulièrement puisqu’il existait déjà de nombreuses ressemblances entre la civilisation musulmane et la culture turque avant la période musulmane. En effet, le monothéisme, l’immortalité de l’âme, le sens de la justice, la famille, et l’importance de la morale existaient déjà. Les Turcs avaient ainsi largement servi l’Islam. Son principal service (hizmet) avait été de barrer la route aux croisades. Sans eux, la chrétienté aurait dominé le monde à la place de l’Islam. En résumé, les Turcs et l’islam se devaient une lourde dette réciproque. Cette définition fut ensuite popularisée sous le nom de « synthèse turco-musulmane ».

Alparslan Türkeş, leader du Mouvement nationaliste (MHP) fondé à cette époque, répondait à la question des journalistes : « Etes-vous turquiste ou islamiste ? » « Je suis aussi Turc que les montagnes de Dieu (Tanrı dağları), je suis aussi musulman que la montagne Hira[11] ». Les montagnes de Dieu  étaient une énorme chaîne de montagnes dont le plus haut sommet s’élevait à 7 429 tandis que le mont Hira (Nur) n’était qu’une petite colline de 281 mètres de hauteur. La formule donnait ainsi des éléments pour comprendre ce que recouvraient les termes « turcité » et « Islam » d’après Türkeş.

Pendant la période qui a suivi le coup d’Etat de 1980, où régnait l’état d’exception, la synthèse turco-islamique vint à nouveau ouvrir des perspectives idéologiques aux putschistes : ils promettaient de restaurer l’ordre social perdu, de protéger à jamais son unité et son intégrité. De nos jours, le pilier de la turcité s’est non seulement maintenu, mais le pilier islamique de la formule de Türkeş se trouve nettement renforcé.

Les termes « turc », « race turque » ou « nation turque » que nous utilisons aujourd’hui sont donc le fruit d’un processus de « construction » particulièrement complexe, débuté il y a des siècles et qui s’est poursuivi jusqu’à nos jours. Il y a, de plus, des signaux forts qui attestent que ce processus est toujours en cours. Affirmer qu’une identité construite est supérieure à d’autres identités probablement tout aussi construites atteste, au mieux, d’un manque de conscience historique. Il est alors utile de prendre une profonde inspiration et de se remémorer cet historique quand nous bombons le torse au slogan « Heureux qui se dit Turc ». 

Traduction française Céline Pierre-Magnani


[1] Ndlt : Paroles du Prophète.

[2] Le dirlik est une entité géographique. Il désigne un système fondé sur une forme de location de territoire que le sultan ou l’empire remet provisoirement à un seigneur  en échange d’une taxe. 

[3] Ensemble des soldats de l’Empire ottoman.

[4] Yafes, troisième fils du prophète Nuh. Il s’installe au nord de la mer Caspienne (Hazar denizi) après le déluge

[5] Seigneur dans l’Empire ottoman

[6] Il est appelé « Soliman le Législateur » en turc (Kanuni Sultan Süleyman)

[7] Ulumi Siyasiye Mektebi

[8] Référence aux neuf principes de la turcité.

[9] Alliances conclues avec les peuples locaux non-turcs pour combattre l’envahisseur.

[10] Populations musulmanes issues des territoires de l’ancien Empire musulman.

[11] La montagne Hira correspond au lieu où Mohamed fut déclaré prophète pour la première fois, le lieu où l’Islam en tant que religion pratiquée a débuté, en quelque sorte. Les montagnes de Dieu, situées en Asie centrale, symbolisent les premiers territoires de la turcité.

Sources :

Reşat Genç, Kaşgarlı Mahmud’a Göre XI. Yüzyılda Türk Dünyası, Türk Kültürünü Araştırma Enstitüsü Yayınları, 1997; Onur Bilge Kula, “’Türkiye’ Sözcüğünün Kullanıldığı Almanca İlk Belge:Tannhauser’in ‘Haçlı Seferi Şarkısı’”, Tarih ve Toplum, Aralık 1992, S. 108, s. 329; Hakan Erdem, “Osmanlı Kaynaklarından Yansıyan Türk İmaj(lar)ı”, Dünyada Türk İmgesi, Kitap Yayınevi, 2005, s.13-26;  Muzaffer Özdağ, “Osmanlı Tarih ve Edebiyatında Türk Düşmanlığı”, Tarih ve Toplum, S.65, s.9-15; François Georgeon, Türk Milliyetçiliğinin Kökenleri Yusuf Akçura (1876-1935), Tarih Vakfı Yurt Yayınları, 1999; Rahmi Apak, Yetmişlik Bir Subayın Hatıraları, Türk Tarih Kurumu Yayınları, 1988, Şevket Süreyya Aydemir, Suyu Arayan Adam, Remzi Kitabevi, 1999; Şair ve Fikir Adamı Olarak Yahya Kemal, Yayına Hazırlayan: Osman Oktay, http://www.turkocagi.org.tr/kitaplar/YahyaKemalBeyatli.pdf ; Atatürk’ün Söylev ve Demeçleri, Atatürk Araştırma Merkezi, 2006; Ahmet Yıldız, “Ne Mutlu Türküm Diyebilene” Türk Ulusal Kimliğinin Etno Seküler Sınırları (1919-1938), İletişim, 2001; Nazan Maksudyan, Türklüğü Ölçmek, (Bilimkurgusal Antropoloji ve Türk Milliyetçiliğinin Irkçı Çehresi), Metis, 2005; Suavi Aydın "Cumhuriyet'in İdeolojik Şekillenmesinde Antropolojinin Rolü: Irkçı Paradigmanın Yükselişi ve Düşüşü", Modern Türkiye'de Siyasi Düşünce, Kemalizm, C.2, İletişim, 2001, s. 344-369; Etienne Copeaux, Türk Tarih Tezinden Türk-İslam Sentezine, Tarih Vakfı Yurt Yayınları, 1998; Bozkurt Güvenç ve diğerleri, Türk-İslam Sentezi, Sarmal Yayınları, 1994; İbrahim Kafesoğlu, Türk-İslam Sentezi, Aydınlar Ocağı Yayınları, 1985.


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