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Turquie : la fin d'une histoire de plus d'un siècle

 
 
 

Point de vue de Turquie

 

Turquie : la fin d'une histoire de plus d'un siècle

Hamit Bozarslan

 

 
Hamit Bozarslan

Directeur d'études à l'EHESS (Paris)

 

Hamit Bozarslan, professeur à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris est un spécialiste reconnu de la violence au Moyen-Orient, en Turquie et au Kurdistan ainsi que de l’islamisme radical et modéré. Pour lui, la société turque est engagée dans un processus de morcellement encouragé par l’AKP qui disqualifie tout projet de société alternatif. En proposant aux Kurdes de les accepter en échange de leur assimilation à la population turque-sunnite majoritaire, l’AKP reproduit la politique adoptée vis-à-vis des Arméniens en 1914. Pour Bozarslan, nous vivons la fin d’une période historique et la Turquie manque d’un projet d’avenir susceptible de permettre l’émergence d’une nouvelle société. Nous publions ici la première partie de l’entretien réalisé par Irfan Aktan pour Nuçe TV.

La société turque est de plus en plus clivée. Le climat de haine et de violence antikurde, qui s’était apaisé le temps des pourparlers de paix (entre le gouvernement et l’opposition kurde, NdT) a repris de plus belle, attisé par la classe politique turque et légitimé par un climat de tension extrême. Comment l’universitaire et le sociologue spécialiste du Moyen-Orient que vous êtes perçoit-il les évolutions en cours ?
 

Un processus de morcellement est assurément à l’œuvre et ce processus va en s’aggravant, du moins si l’on en croit les résultats des élections. Le tableau est le suivant : le HDP, l’AKP et le MHP, ce dernier constituant une alternative au vote AKP, dominent partout à l’exception de la façade égéenne et méditerranéenne (où le CHP se maintient, NdT]). Cela vaut aussi bien sur le plan idéologique qu’électoral. La Turquie est de ce point de vue victime de la synthèse élaborée par Ziya Gökalp (sociologue et écrivain, idéologue du nationalisme panturc au début du XXème siècle, NdT) : la formation de la Turquie moderne est passée par l’abandon d’un projet politique libéral et décentralisateur (promu par une fraction minoritaire de l’opposition ottomane, NdT). L’Etat central est le pivot de la Turquie moderne et s’appuie sur une identité nationale définie par une triple appartenance, turque, islamique et occidentale. C’est ce que Ziya Gökalp appelait la « civilisation moderne ».

La dimension occidentale n’est plus vraiment à l’ordre du jour, semble-t-il.

C’était à tout le moins le cas à l’époque, et ce modèle occidental n’était assurément pas de nature démocratique. Cette synthèse a permis d’assurer l’intégration des Turcs et des sunnites à l’Etat, mais, ce faisant, elle a rendu la marginalisation des autres composantes de la population, à commencer par les Kurdes et les Alévis, inévitable. La sociologie électorale nous montre que le Kurdistan (turc, NdT) est désormais complètement autonome. Les Alévis, quant à eux, continuent de voter en masse pour le CHP, ce qui n’était pas le cas durant la période kémaliste. Par ailleurs, l’État propose un modèle de société basé sur le conservatisme islamique et l’ottomanisme qui n’a plus grand-chose à voir avec le modèle occidental. Ce processus de fragmentation est à mon avis le produit d’un siècle d’histoire.

Ce processus arrive-t-il à son terme ou sommes-nous sur la voie d’une refondation intégrale ? Autrement-dit : allons-nous vers cet ordre nouveau que l’AKP appelle « Turquie nouvelle » et auquel Recep Tayyip Erdoğan fait référence lorsqu’il déclare que le système [de gouvernement] a de facto évolué ? Sommes-nous en train de clore la phase de chaos et d’affrontements annoncée par Ziya Gökalp ? Où en sommes-nous ?

C’est difficile à dire. Il est risqué de faire des pronostics sur l’avenir d’un pays comme la Turquie et dans une région comme le Moyen-Orient, où tout peut changer en l’espace de 24 heures. En 2011, qui aurait pu prévoir que la Syrie serait dans l’état où elle se trouve actuellement ? Tout ce que je peux dire, c’est que le HDP est le dernier sursaut du Kurdistan en faveur de la Turquie. « Il est encore acceptable pour nous de faire partie de la Turquie », disent-ils. « Nous soutenons le Kurdistan tout en nous efforçant de faire vivre un courant démocratique à l’échelle de la Turquie. Cela suppose que vous acceptiez notre existence ». Les Alévis ne disposent pas, quant à eux, de territoire à proprement parler. Ils se répartissent entre Istanbul et les autres villes du pays. Pourtant leur discours est le même : « Nous faisons partie de ce pays », disent-ils, « à condition qu’on ne nous assimile pas de force à la majorité sunnite ». On peut dire la même chose concernant le multiculturalisme. Historiquement, la mouvance islamiste turque a toujours lutté contre la volonté de l’État d’imposer la civilisation moderne [occidentale]. Or actuellement l’AKP ou la tradition islamo-conservatrice qu’il représente s’efforcent d’imposer leur propre modèle de civilisation en disqualifiant tout modèle ou projet de société alternatif. Autrement dit, le vrai problème est de savoir comment sortir du modèle gökalpien et proposer une forme de gouvernement où l’État ne prétende pas imposer une identité nationale, une religion, une langue et un mode de vie uniques. Si l’on parvient à cela, alors il est possible d’envisager une nouvelle Turquie. Dans le cas contraire, si l’AKP et consorts persistent à diviser la société entre les nationaux et les non-nationaux, accusés de traîtrise et de menace pour la sécurité nationale, alors qu’on le veuille ou non cette dynamique de désintégration et de fragmentation ira en s’aggravant.

Vous qualifiez le HDP de dernier sursaut des Kurdes en faveur de la Turquie. Le HDP a endossé ce rôle et l’espoir qui va avec. Des images tournées à Kastamonu, me semble-t-il, montrent un attroupement de gens qui ont mis feu à un local du parti. L’un d’entre eux sort à la fenêtre pour brûler une banderole sur laquelle est écrit : “Pour l’humanité” " (l’un des slogans électoraux du HDP, NdT). C’est une scène très forte d’un point de vue symbolique. Est-ce là la réponse de la Turquie ? 

Je ne sais pas. Pour le moment, la seule réponse du pouvoir a été de taxer cette initiative d’entreprise félonne et antinationale. A vrai dire, le discours selon lequel la Turquie est aux prises avec une nouvelle croisade rassemblant des zoroastriens, des homosexuels, le capital juif et la diaspora arménienne ne date pas des élections du 7 juin. Si vous analysez l’histoire d’un pays, les évolutions à l’œuvre et les élections à cette aune, vous êtes obligés de constater qu’une dynamique de guerre civile est en train de se mettre en place. Pour le moment, la seule réponse de la Turquie à la main tendue par le HDP ou, à travers lui, par le Kurdistan tout entier, a été la guerre civile. Est-ce que cela va continuer comme ça ? Un certain nombre d’acteurs, y compris l’AKP, vont-ils finalement retrouver la raison et proposer d’autres modes de résolution, je ne suis pas en mesure de le dire.

Au risque d’être réducteur, je me risquerais à faire la comparaison suivante : l’arrestation d’Abdullah Öcalan en 1999 avait donné lieu à de graves affrontements ethniques dans le pays, à des tentatives de lynchage antikurdes et des réactions du côté des Kurdes. Par la suite, on avait prétendu dans les médias que deux enfants kurdes avaient brûlé un drapeau turc à Mersin. Le haut-commandement de l’armée turque avait alors pour la première fois qualifié les Kurdes de « prétendus citoyens ». Un climat de racisme ambiant s’était alors emparé du pays jusqu’en 2005 environ : le pays s’était couvert de drapeaux, il y avait eu des agressions antikurdes etc. La première tentative de lynchage (de cinq jeunes Kurdes accusés de faire partie du PKK, NdT) a eu lieu me semble-t-il à Seferihisar, une station balnéaire de la région d’Izmir, en 2005. En 1999, en 2003, en 2005 et 2006, nous avions écrit que la Turquie allait tout droit vers la guerre civile. Pourtant, à chaque fois, la raison d’État a fini par prévaloir, l’État s’est dit qu’il ne pouvait pas continuer comme ça et a mis la pédale douce, ou bien d’autres protagonistes du mouvement kurde ou démocrate ont pesé dans la balance. Sommes-nous dans une période comparable ou bien les évènements actuels sont-ils d’une toute autre nature ?

Il me semble qu’ils sont d’une toute autre nature. Après 2007-2008, on constate que l’armée a perdu une partie de son influence sur la société ou l’Etat et que l’AKP est parvenu à consolider son pouvoir en s’appuyant sur la bourgeoisie [islamique] puritaine, des confédérations syndicales (de tradition islamique, NdT) comme Hak-iş ou bien les couches défavorisées de la population à qui l’on explique que la pauvreté est une question de charité publique et non de politique. La formation de ce bloc hégémonique a considérablement renforcé l’AKP. À compter de 2008-2009, ce dernier propose aux Kurdes la formule suivante : « Nous vous vous reconnaissons en tant que Kurdes et reconnaissons les injustices dont vous avez été victimes en échange de votre intégration et de votre soumission non pas à la Turquie mais à la majorité turque-sunnite ». En un sens, l’alternative est la même que celle proposée aux Arméniens en 1914. « Nous vous acceptons, vous disposez de vos propres partis politiques avec qui nous sommes prêts à faire alliance mais en échange vous devez vous soumettre à la nation turque et vous mettre à son service ». C’est l’une des raisons du génocide. Bien entendu nous ne sommes pas en 1915 et je ne pense pas qu’il y ait un risque de génocide contre les Kurdes.

Vraiment ?

Nous sommes assurément parvenus à un degré de violence extrême, mais il n’y a pas de menace génocidaire. On constate en revanche que la solution proposée par l’AKP aux Kurdes n’a jamais consisté à reconnaître ceux-ci en tant qu’entité collective, en tant que sujet à part entière. Le mouvement kurde existe depuis un siècle. En 1977 Mehdi Zana qui appartenait au mouvement kurde et revendiquait son identité kurde a remporté les élections municipales à Diyarbakir. Quarante plus tard, nous sommes arrivés au terme de ce processus. Il n’était pas envisageable que le mouvement kurde accepte de se mettre au service de l’idéologie turquiste en échange d’une reconnaissance de ses droits linguistiques. C’est à mon avis l’une des raisons de fond du conflit en cours. Acceptera-t-on de considérer les Kurdes comme des sujets ou bien continueront-ils d’être perçus comme de simples objets définis à travers l’idéologie turquiste et placés au service de cette dernière ?

Cette situation que vous nous présentez sous un angle plus analytique est souvent perçue comme la conséquence de calculs politiques étroits, tels que la volonté de Recep Tayyip Erdoğan d’être président ou le désir de l’AKP de conserver le pouvoir. Peut-être s’agit-il d’une approche réductrice. Le fait que l’ensemble des forces étatiques, y compris celles qui sont opposées à l’AKP, s’unissent contre les Kurdes laisse à penser que la dimension sociétale que vous avez pointée du doigt est bien présente. 

Il me semble que nous assistons à une lutte pour le pouvoir mais aussi, plus largement, à une redéfinition de la nation turque dans son ensemble. Sur le premier plan, c’est l’ensemble de l’opposition qui doit être balayé si Erdoğan veut mener son projet bonapartiste ou poutinien à bien.  Depuis 2010, il se trouve qu’une grande partie des institutions [démocratiques] ont été vidées de leur substance. Mais le triomphe d’Erdoğan ou de l’AKP passe par un affaiblissement de l’AKP lui-même, qui doit être réduit à peau de chagrin sans quoi il ne saurait être question de bonapartisme. Erdoğan ambitionne de devenir l’homme providentiel qui incarne la marche de l’histoire. À cet égard, on sent bien qu’il se perçoit comme un second Mustafa Kemal. C’est la dimension la plus immédiate du problème. Dans cette perspective, le mouvement kurde ou plutôt le HDP, qui comme je l’ai dit, incarne également la gauche démocratique non-kurde, joue les trouble-fêtes. Cet électorat qui représente 10 à 12 % des voix actuellement, peut-être 15 % à l’avenir, constitue le principal obstacle dans la mise en œuvre du projet bonapartiste d’Erdoğan. Si cette fraction de l’électorat est capable de jouer un rôle ce point de vue, cela prouve que le mouvement kurde est désormais un acteur politique au sens plein du terme qui refuse de se laisser instrumentaliser.

Comme l’a exprimé très clairement Demirtaş, les Kurdes du HDP reprochent à la Turquie de ne pas faire sa part du travail. « Êtes-vous avec nous ? Êtes-vous solidaires ou non ? Voilà la vraie question » affirment-ils. Vous avez déclaré précédemment que la Turquie était sociologiquement divisée et les Kurdes de facto autonomes. Comment percevez-vous ce reproche ? Pensez-vous qu’il trouvera un écho dans la société turque ? Existe-t-il encore une volonté de vivre ensemble et dans l’égalité avec les Kurdes en dépit de l’état de division dans lequel est plongé le pays ?

Oui, cette volonté est là mais elle est extrêmement minoritaire.

Et elle n’est pas relayée politiquement.

Effectivement. Il faudrait rappeler deux trois choses. Tout d’abord, lorsqu’on se penche sur les élections qui se sont tenues depuis 1950, on constate que les partis conservateurs remportent systématiquement entre 60 et 65% des suffrages. Ces électeurs sont majoritairement turcs et sunnites. Dans le temps nous avons eu le Parti Démocrate [1946-1960], le Parti de la Justice [1961-1980], le parti du Salut National [1972-1980], le parti de la Mère Patrie (ANAP) [1983-2009], le parti de la Juste Voie (DYP) [1983-2007] et cela continue jusqu’à aujourd’hui. Le problème est de savoir si une alternative démocratique est susceptible d’émerger au sein de cet électorat turc-sunnite majoritaire.

On a dit que l’AKP d’entre 2003 et 2007 présentait l’orientation la plus démocratique possible pour un mouvement de la droite conservatrice, et pourtant voyez où nous en sommes aujourd’hui…

Certes, mais on peut dire que c’est une constante des mouvements d’orientation libérale en Turquie. Ainsi le Parti Démocrate a émergé comme un mouvement démocrate et a nettement démocratisé le pays après son arrivée au pouvoir [en 1950], avant de verser dans l’autoritarisme. Le Parti de la Justice (majoritaire dès 1961, seul au pouvoir de 65 à 71, NdT) est apparu en réaction au coup d’État de 1960, ce qui ne l’a pas empêché de connaître rapidement l’évolution qu’on lui connaît (c’est à dire antidémocratique et ultra-nationaliste, NdT). On pourrait également citer le cas de l’ANAP (fondé par Turgut Özal, au pouvoir de 1983 à 1987, puis au sein de différentes coalitions de 1995 à 1999, NdT). En ce qui me concerne, pour différentes raisons, je ne pense pas qu’un mouvement libéral soit en train d’émerger au sein de l’électorat turc-sunnite.

La deuxième chose que je voudrais rappeler c’est que dans les années 60 et 70, les gauches turque et kurde étaient très largement imbriquées. Nous avons eu les générations 68 puis 78. Au Kurdistan, elles ont été suivies par la génération 88, 98 et probablement 2008, alors que dans le reste du pays, la gauche a été tellement réprimée et affaiblie qu’aucune génération n’a pris le relais après 78. Le fait que cinq générations politiques kurdes aient émergé successivement explique l’état de politisation du Kurdistan et a eu pour effet de féminiser et de rajeunir le mouvement kurde. En Turquie, le dernier mouvement significatif a été les manifestations du parc Gezi en 2013, mais celui-ci ne bénéficiait pas d’un réel enracinement sociologique. Son importance a résidé dans le fait qu’il réunissait plusieurs composantes de la population et montré la divergence entre détenteurs du capital culturel (ayant pris part aux manifestations, NdT) et détenteurs du capital économique Le capital économique est désormais aux mains de la bourgeoise islamique puritaine qui s’est enrichie au pouvoir, tandis que le capital culturel appartient à une couche différente de la population, plus jeune. Reste que le mouvement kurde n’était présent qu’à la marge au sein du mouvement Gezi. Aujourd’hui, on s’aperçoit que le Kurdistan est en ébullition mais que la gauche turque et les différents mouvements démocrates ne réagissent et ne suivent quasiment pas. Cela nous prouve que les dynamiques de mobilisation au Kurdistan d’une part, au sein de la gauche démocrate turque d’autre part sont de plus en plus distinctes.

Personnellement, nous faisons la distinction entre « le mouvement Kurde » et les « Gezistes ».

On peut dire les choses comme ça.

Car Gezi ne rassemblait pas seulement des démocrates de gauche.

Non, absolument, c’est pour cela que je dis que le mouvement Gezi était composite et que ce que je retiens ici, c’est sa composante de gauche libérale. Les nationalistes laïques (le courant ulusalcı, ultra-nationaliste, laïque, anti-impérialiste et très antikurde est classé à gauche dans l’échiquier politique turc, NdT) et la gauche radicale étaient également présents. Les manifestants de Gezi qui ont donné leurs voix au HDP étaient plutôt des sociaux-démocrates sensibles aux questions écologiques, qu’on qualifierait de gauche ultra modérée en France. Le parti Yeşiller (parti écologique ultra-minoritaire NdT) etc. Les logiques de mobilisation (du mouvement kurde et de la gauche socio-démocrate engagée dans le mouvement Gezi, NdT) ont cessé de coïncider, alors que c’était le cas dans les années 60 et 70, voire dans les années 80 sur le plan des attentes des uns et des autres. Lors de la création du HEP (Parti travailliste du peuple, 90-93, premier parti politique représentant spécifiquement la cause kurde, créé par des transfuges du parti social-démocrate d’Erdal Inönü, NdT), les attentes du mouvement kurde et de la gauche turque se recouvraient encore partiellement, mais ce n’est plus le cas désormais, même si 2 ou 3 points dans le score du HDP (13,1 % aux législatives du 7 juin, 10,75% aux législatives anticipées du 1er novembre, NdT) viennent de la gauche turque.

Est-ce que cela signifie qu’il faut cesser d’envisager que le mouvement kurde et la gauche turque fassent alliance pour lutter de front et changer le pays ? Je pose la question car à l’époque de Gezi, là où j’étais, les gens n’ont eu de cesse, sept ou huit jours durant, de demander où étaient passés les Kurdes. En mars 2006, pendant les évènements de Diyarbakir (les obsèques de 14 membres du PKK abattus par l’armée turque ont donné lieu à des émeutes et affrontements qui ont duré pendant plusieurs jours, NdT), l’ouest du pays n’avait pour ainsi dire presque pas réagi. Aujourd’hui, face à ce qui se passe à Cizre ou Yüksekova (où des opérations militaires très lourdes ont été menées au début de l’année, NdT), c’est au tour des Kurdes de se demander où sont passés les Turcs. J’ai l’impression qu’en cette période difficile, les chances de se retrouver diminuent de jour en jour.

Effectivement. Certains éléments font défaut, tels qu’un enracinement social, un socle politique ou une vision communes. Si l’on excepte Gezi, cela faisait longtemps que la Turquie était plongée dans une forme d’apathie, d’attentisme. à l’inverse le Kurdistan est extrêmement actif politiquement. Il faut comprendre que cela reflète la synthèse gökalpienne. Le moment historique qui va de l’écroulement de l’Empire ottoman au traité de Lausanne (1923, aux origines de la Turquie moderne, NdT) est en train de prendre fin. Sur le plan régional, le Kurdistan irakien est désormais totalement autonome. Il continue de faire partie de l’Irak mais d’un point de vue sociologique, il n’y a plus de continuité entre les deux entités. C’est la même chose en Syrie. En Iran aussi, selon toutes probabilités, le Kurdistan s’oppose politiquement et se différencie sociologiquement du reste du pays. Ce processus de différenciation vaut aussi en Turquie. Nous vivons la fin d’une histoire qui remonte à plus d’un siècle, qu’il s’agisse de la synthèse gökalpienne, de la liquidation de l’héritage ottoman ou de la partition du Kurdistan entre la Turquie, l’Irak, l’Iran et la Syrie. On peut dès lors se poser la question suivante : existe-t-il une vision et un projet à même de rendre possible l’émergence de nouvelles sociétés ?

C’est le cas chez les Kurdes.

Oui. Est-ce le cas en Turquie ? En Irak ? En Syrie ? On voit dans quel état de division, voire de désintégration sont actuellement plongées les sociétés arabes d’Irak et de Syrie. Qualifier la Turquie, l’Iran, l’Arabie Saoudite de puissances est à mon sens une grande erreur. Il n’existe pas d’État puissant, pas même en Europe. Les États ne sont puissants que dans la mesure où ils sont capables d’inventer un vivre-ensemble, de formuler un projet de société. Le Moyen-Orient et le Kurdistan sont en train de diverger d’un point de vue sociologique, de manière très nette. Mais j’aimerais rappeler qu’actuellement, le Scottish National Party occupe, je crois, 51 circonscriptions sur 52 au Parlement britannique (en fait, 56 des 59 circonscriptions écossaises depuis les élections générales de 2015, NdT). Le pays basque (espagnol, NdT) est un pays à part entière sociologiquement parlant, de même que la Catalogne. Mais cela ne signifie pas que ces territoires sont condamnés à la violence. Il y a des projets qui rendent possible de vivre ensemble et peut-être demain de se séparer de manière pacifique.

Le caractère conflictuel des séparatismes en Turquie et au Moyen-Orient est-il dû à la primauté de la religion et des appartenances confessionnelles ou à la dimension ethnique, aux nationalismes turcs, arabes, kurdes ? Peut-on parler d’une influence européenne ou occidentale ? 

Tous ces facteurs entrent en ligne de compte. Un ami qui travaille sur l’Algérie déclarait qu’en conjuguant l’impératif islamique de l’unicité [tawhîd, NdT] et le jacobinisme à la française, on rendait absolument impossible la reconnaissance de l’existence des Berbères. Je crois que cela vaut aussi pour la Turquie et le Moyen-Orient en général. Le Moyen-Orient a toujours refusé de regarder l’histoire en face, que ce soit son histoire propre ou l’histoire de l’Islam. Le second calife (Omar, NdT) est mort assassiné, le troisième calife (Othmân, NdT) connaît le même sort après avoir été accusé d’avoir falsifié le Coran, de même pour le quatrième calife (Ali, NdT) ce qui a plongé l’Islam dans une guerre fratricide. La guerre civile est au cœur de la première grande civilisation islamique qu’est l’Empire omeyyade. Le second grand Empire islamique naît quant à lui du renversement des Omeyyades et de la révolution abbasside. À l’encontre de toutes ces divisions, qualifiées de fitna (“sédition” en arabe, NdT), l’Islam (sunnite, NdT) s’est contenté d’ériger une doctrine affirmant que tous les musulmans sont unis, qu’il n’y a aucune différence entre eux, interdisant d’examiner le passé et imposant de se soumettre au pouvoir quel que soit son détenteur. Cette doctrine a eu pour conséquence inévitable de faire ré émerger ce qu’elle tentait de refouler.

Cette doctrine porte-t-elle un nom ?

C’est la doctrine de l’obéissance absolue (itâ’ah en arabe, NdT), qui se constitue entre le Vème et le Xème siècles et trouve sa formulation la plus aboutie chez Al Mawardî. En résumé : les Musulmans doivent se soumettre à Dieu, à son prophète Mahomet, à leurs dirigeants et à l’État. À l’époque d’Al Mawardî, cette obéissance est devenue absolue et inévitable, même si le prince, l’émir ou le Calife ne sont pas de bons musulmans. On craint la division par-dessus tout. De même, nous savons que la raison pour laquelle les deux derniers siècles de l’histoire ottomane ont été aussi sanglants, c’est que l’empire s’est montré incapable d’accepter les divisions en son sein et d’examiner sa propre histoire, en s’interrogeant sur la nature des demandes exprimées par les Grecs, les Arméniens, les Serbes, les Arabes ou les Kurdes. Dans toutes les sociétés où la différence est perçue comme une marque de trahison ou comme une menace, la violence est inévitable. L’État classe les citoyens en ami ou en ennemi, mais en fin de compte la division devient inévitable. Le Prince Sabahaddin (chef de l’opposition libérale ottomane au XIXème siècle, NdT) avait très bien perçu cela. Il avançait deux arguments.

C’était un partisan de la décentralisation.

Effectivement. Au-delà de ça, il affirmait premièrement que les Ottomans devaient essayer de se concilier les habitants des territoires qu’ils avaient conquis en les interrogeant sur ce qu’ils souhaitaient, deuxièmement que l’Albanie ferait peut-être sécession un jour, mais qu’en persistant à mener une répression violente, on rendrait cette sécession inévitable tout en se retrouvant avec la question morale sur les bras. La question de savoir ce que veut autrui n’est jamais posée, pas plus dans le monde islamique qu’en Turquie, qui est l’héritière directe de l’Empire ottoman. L’opinion selon laquelle autrui a le droit d’être différent, de se poser comme sujet et de se considérer comme différent de la majorité n’ayant jamais pu se développer, on recourt à des synthèses dans le genre de celle de Ziya Gökalp ou d’Al Mawardî, qui justifie la commission de nouvelles violences.

À vous suivre, l’histoire du siècle passée est en train de prendre fin et la question de savoir s’il y a des acteurs capables de forger une nouvelle vision de la société sera déterminante. Le mouvement kurde, que ce soit le HDP ou fondamentalement le PKK, ne soutient pas l’idée d’un Kurdistan indépendant. Le projet de Confédéralisme démocratique d’Öcalan a tendance à vous faire penser qu’une transition en douceur est possible, en dépit de la désagrégation à l’œuvre en Iran, Irak, Syrie et Turquie. Cette formule permettrait au Kurdistan d’accoucher de ses potentialités sans rompre les liens avec les Etats auquel il est soumis. La pression exercée par les pouvoirs centraux, par exemple l’AKP en Turquie, ne rend-elle pas cette théorie, cette volonté ou cet objectif illusoires ? Va-t-on vers une indépendance en dépit des volontés affichées par le mouvement kurde ?

C’est effectivement ce qui est en train de se passer. Le message d’unité nationale envoyé par le Kurdistan par l’intermédiaire du HDP a reçu une fin de non-recevoir. L’AKP s’est radicalisé. Ce qui est intéressant, c’est que l’AKP a émergé au moment où la mouvance islamiste en Turquie et au Moyen-Orient perdait de sa radicalité. Il doit son ascension au fait d’avoir été capable de modérer son discours en proportion. Une très large partie de la gauche libérale qui soutient le HDP a un temps soutenu l’AKP, de même qu’une partie des classes moyennes. Cette réalité n’est pas spécifique à la Turquie. À la fin des années 90 et les années 2000, on constate que les mouvements islamistes tendent à perdre de leur radicalité, à l’exception d’Al-Qaida. À l’inverse, à partir de 2010, on voit l’AKP se radicaliser, mais cette fois-ci en tant que force étatique dominante. C’est visible sur tous les plans. Cette radicalisation s’exprime très clairement sur la question kurde. Si l’État se radicalise au point d’être incapable d’envisager une quelconque solution au conflit, alors il est inévitable que le mouvement kurde se radicalise à son tour. C’est une vérité sociologique générale. Si la France avait été capable de percevoir différemment la question algérienne, peut-être l’Algérie aurait-elle tout de même fini par acquérir son indépendance mais on aurait pu éviter le sang versé, les Pieds noirs n’auraient peut-être pas été obligés de quitter le pays et un tout autre modèle aurait été disponible, comme on le voit dans l’exemple basque et catalan. Lorsque les États se montrent incapables de saisir les réalités sociales, alors les mouvements d’opposition finissent immanquablement par se radicaliser. La violence est une pratique mais aussi un discours, qui n’est ni impartial, ni neutre. Lorsque vous qualifiez quelqu’un de traître, cela fait bouger les lignes. On passe d’un discours d’unité à un discours de division. De ce point de vue, il y a un lien entre la violence concrète et la violence discursive. À partir du moment où l’Etat fait sien ce type de discours, qualifie tel ou tel de traître et que la presse favorable à l’AKP appelle ouvertement au meurtre et à la violence contre une catégorie de la population, alors le camp d’en face est amené à se radicaliser à son tour.


Cet entretien a été diffusé le 16 septembre 2015 sur Nuçe TV dans le cadre de l’émission Nasıl Yapmalı

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