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Les Grecs crypto-chrétiens du Pont, entre islam et christianisme

 
 
 

Point de vue de Turquie

Les Grecs crypto-chrétiens du Pont, entre islam et christianisme

Zeynep Türkyılmaz

 

 
Zeynep Türkyılmaz

Spécialiste de l’histoire Ottomane

Si la situation des Hémichis, Arméniens musulmans de la région de la Mer Noire est de mieux en mieux connue, la question des Grecs de Turquie reste en revanche largement taboue ou méconnue. Appelés Roums en Turquie, Micrasiates en Grèce, ces héritiers de l’Empire byzantin ont été expulsés en 1923 à la suite d’une vaste opération d’échange de population avec la Grèce qui est venue clore la guerre opposant les deux pays. Cette immense épuration ethnique basée sur l’appartenance religieuse et réalisée avec l’aval de la Société des Nations a seulement épargné les Grecs orthodoxes d’Istanbul et des îles de Gökçeada et Bozcaada qui ont été autorisés à rester sur le sol de la jeune République turque.

Certaines populations hellénophones d’Asie Mineure présentent toutefois une histoire beaucoup plus heurtée. C’est le cas de ceux qu’on appelle les Grecs crypto-chrétiens de Mer Noire. Ces populations hellénophones, réparties autour de Trabzon et Gümüşhane, ont été superficiellement islamisées à l’époque ottomane mais ont continué de pratiquer la religion orthodoxe plus ou moins ouvertement. Zeynep Türkyılmaz, historienne à Dartmouth College, aux Etats-Unis, s’est plus spécifiquement intéressée au cas des mineurs de la vallée de Kurum, près de Gümüşhane. Ces musulmans de langue grecque ont collectivement décidé de retourner au christianisme au beau milieu de 19ème siècle. A cheval entre islam et christianisme, l’histoire étonnante de ces populations nous montre qu’à l’époque ottomane, les appartenances religieuses n’étaient pas toujours aussi exclusives qu’on pourrait le croire.

Que savons-nous, de manière générale, des Grecs musulmans de Mer Noire 1
  ?

Zeynep Türkyılmaz : Le terme de Grecs musulmans recouvre des réalités très diverses, au même titre que celui d’Arméniens musulmans ou islamisés. Les vécus de ces populations varient beaucoup dans le temps et dans l’espace. Lorsqu’on se penche sur l’histoire ottomane du 15ème siècle jusqu’au début du 20ème siècle, le tableau d’ensemble apparaît complexe et très contrasté. Mes travaux concernent le 19ème siècle. Les divers massacres, exterminations et épurations qui ont accompagné la désagrégation de l’Empire pourraient nous faire croire que tous ces groupes ont eu un destin commun lié d’une manière ou d’une autre au pouvoir central, et que les choix et positionnements individuels et communautaires n’ont joué pour rien. Or cela n’est pas vrai.

Il y a plusieurs cas de figure. Les Kurumlus, par exemple, sont des Grecs installés dans la vallée de Kurum2, entre Gümüşhane et Trabzon. Les récits des voyageurs et missionnaires de l’époque mentionnent leur existence dès les années 1830. Les Kurumlus sont musulmans, mais, en 1857, au début des Tanzimat, ceux-ci informent la Sublime Porte de leur intention de redevenir chrétiens. En retraçant leur histoire jusqu’au début du 20ème siècle, je me suis aperçue que ces populations, bien qu’islamisées, n’avaient pas rompu leurs liens avec le christianisme, au point de décider de redevenir officiellement chrétiens orthodoxes.

Il y a également le cas des Grecs de Mer Noire islamisés à partir du 17ème siècle jusqu’à perdre tout lien avec la religion chrétienne, mais qui ont conversé la pratique de leur langue. Toutes ces populations ont vécu pendant des siècles les unes à côtés des autres. Mais au 19ème siècle, la politique d’islamisation forcée en Mer Noire s’accélère parallèlement au niveau général de violence politique.

Enfin nous avons le cas des Grecs pontiques qui ont été islamisés après 1918 et qui sont particulièrement réticents à parler de leurs origines grecques, de peur d’être ostracisés.

Trouve-t-on encore des Grecs crypto-chrétiens en Mer Noire après la partition de l’Empire ottoman ?

Z. T. : Il y a des indices en ce sens mais rien de très explicite... Nous ne saurons probablement pas aussi longtemps que ces gens n’auront pas la possibilité de s’exprimer librement.

Pourquoi nous ne savons rien d’eux ? Ont-ils été complètement assimilés ? On parle bien des Hémichis, alors pourquoi une telle méconnaissance au sujet des Grecs islamisés de Turquie ? La première réaction des personnes qui entendent parler de cela est de s’étonner : on ignore jusqu’à l’existence de Grecs convertis à l’islam.

Z. T. : Cela ne fait pas longtemps que l’on a commencé à parler des Hémichis. En ce qui concerne les Grecs, l’échange de populations de 19233 est un évènement crucial. Les Arméniens ont subi un génocide. C’est un immense traumatisme, quelque chose de terrible, un évènement fondateur. Mais d’un point de vue strictement juridique, rien n’empêchait les Arméniens de posséder des biens en Turquie, tandis que les Grecs orthodoxes ont été expulsés dans le cadre d’un accord international. C’est la raison pour laquelle de nombreux Grecs promis à un futur incertain dans un pays inconnu n’ont eu d’autre choix que de se convertir à l’islam pour pouvoir demeurer en Mer Noire ou ailleurs. En Mer Noire, tout le monde sait que certains Grecs se sont convertis, c’est un secret de Polichinelle. Je n’aime pas trop le mot de racines, mais ici cela se justifie. Les régions de Of, de Çaykara, de Maçka, de Tonya regorgent de villages d’origine grecque. Même si leurs habitants refusent de se considérer comme grecs et préfèrent effacer toutes traces de leur passé, il n’en reste pas moins qu’on y parle la langue grecque dans sa variété pontique et qu’il faut bien expliquer cela d’une manière ou d’une autre. En ce qui concerne les dits crypto-chrétiens, la situation est très différente. On dit qu’ils se font “imam le jour et pope la nuit” et ce n’est pas seulement une affirmation polémique. C’est une réalité historique qu’attestent les documents de la période ottomane. Quant à savoir si ces populations crypto-chrétiennes existent toujours de nos jours, c’est compliqué. Répondre par l’affirmative, dans le contexte politique actuel, reviendrait à placer ces gens, s’ils existent, dans une situation délicate où ils pourraient se retrouver pris à partie. D’un autre côté, la méconnaissance qui règne sur le sujet alimente les fantasmes. Une partie de ces populations a été totalement islamisée et turquisée, une autre a probablement conscience de ses racines chrétiennes, mais nous ignorons le sens que cela revêt pour eux.

Il y a donc de nombreux cas de figure, qu’il faut aborder dans toute leur complexité. Par ailleurs je pense qu’il vaut mieux éviter de politiser cette question.

Les Arméniens musulmans étaient dans le même cas de figure mais depuis quelques années le tabou a commencé à se fissurer. S’il y a encore des Grecs crypto-chrétiens en Mer Noire, peut-on dire qu’ils se cachent par peur des pressions et intimidations ?

Z. T. : De temps en temps, on entend parler de conversions individuelles mais, encore une fois, on ne sait pas vraiment si les crypto-chrétiens existent encore en tant que tels de nos jours. Je ne pense pas qu’il faille se préoccuper de savoir qui s’est converti au christianisme ou est susceptible de le faire. Mieux vaut faire en sorte que les personnes concernées puissent s’exprimer ouvertement et décider librement de leur identité. Or la région de Trabzon est l’une des régions les plus nationalistes et conservatrices de Turquie. Les habitants de cette région n’ont guère d’autres choix que de s’afficher en accord avec l’identité turque musulmane sunnite majoritaire...

Dans ma thèse, je me suis concentrée sur la question des conversions au 19ème siècle et des peurs et préoccupations qui leur étaient liées. A l’époque, on assiste à une vague d’islamisation dans tout les Balkans et l’Anatolie, similaire à ce qu’ont connu les Balkans au 17ème. Or voilà qu’en plein milieu du 19ème siècle, une communauté de Grecs musulmans réclame brusquement d’être considérée comme chrétienne... Il ne s’agit pas d’un simple hameau ou d’une poignée de personnes, mais de quelques vingt milles individus qui provoquent, ce faisant, de vives inquiétudes au sein de l’Etat ottoman.  On peut dire que ces inquiétudes ont persisté et se sont transmises à l’Etat turc.

Comment les Kurumlus se définissent-ils ?

Z. T. : Au 19ème siècle, les Kurumlus sont des gens farouches et obstinés, qui travaillent à la mine et vivent dans la montagne. En 1857 [après le rescrit impérial de 1956, qui garantit la liberté de culte à l’ensemble des sujets ottomans, NDT], ils font une déclaration pour réclamer d’être considérés comme chrétiens orthodoxes par le pouvoir ottoman. Mais contrairement à ce qu’on a prétendu, les Kurumlus n’ont pas totalement renoncé à une appartenance religieuse au profit d’une autre. Les archives ottomanes l’avouent à demi-mots en parlant de “demi-islam”, de gens qui vont à la mosquée le vendredi et à l’église le dimanche. C’est notre regard sur l’appartenance religieuse qui tend à formater et simplifier les choses.

Aujourd’hui, par exemple, les Hémichis se considèrent comme turcs...

Z. T. : Effectivement. Mais nous parlons d’une communauté qui a vécu il y a un siècle et demi. En fin de compte, le fait de se trouver à cheval entre deux appartenances religieuses leur a rendu la vie impossible4. C’est tout l’intérêt de s’intéresser à ce genre de groupes. Nous devrions nous interroger sur la façon dont la religion était vécue et se demander comment les choses ont pu évolué au point de rendre toute appartenance religieuse plurielle si improbable. Les groupes comme les Hémichis, les Kurumlus ou les Stavriotes conjuguaient deux appartenances considérées comme incompatibles et, ce faisant, ont participé à l’émergence d’une identité religieuse plus ouverte et plus composite. Mais les Kurumlus ont fini par être obligés de trancher pour des raisons politiques et économiques. Cette identité religieuse plurielle n’a duré qu’un temps. Ils ont fini par subir à leur tour l’homogénéisation des identités religieuses à l’oeuvre dans l’espace post-ottoman...

Quelle langue parlaient les Kurumlus ?

Z. T. : Ils parlaient une variété de grec pontique et connaissaient probablement le turc. Les zones minières de la Mer Noire étaient majoritairement peuplées de Grecs placés l’administration du métropolite de Gümüşhane. Lorsque les mines ont commencé à fermer, les mineurs se sont dispersés dans les zones avoisinantes et une partie d’entre a migré pour s’installer à Akdağ Madeni (“La mine de la Montagne Blanche”), dans la région de Yozgat. Nous avons la certitude que ceux-là parlaient turc. L’appartenance religieuse et la langue pratiquée ne se recoupent donc pas systématiquement. Etre chrétien ou crypto-chrétien n’a pas empêché les Stavriotes d’Akdağ Madeni de se turquiser. Il y a également des musulmans et des crypto-chrétiens qui parlent grec... Le fait de parler grec n’induit pas une identité religieuse particulière, qu’on soit à Trabzon ou à Akdağ Madeni.

Les Crypto-chrétiens vivaient-ils majoritairement à Gümüşhane ?

Z. T. : Les Grecs crypto-chrétiens vivaient majoritairement dans les régions pontiques de Gümüşhane, de Maçka et de Torul... Les Grecs musulmans étaient répartis sur une aire plus vaste, jusqu’à Çaykara, Of ou Sürmene, plus à l’est.

A vrai dire, on manque de travaux détaillés sur la question. Ces régions appartenaient à l’Empire grec de Trébizonde, jusqu’à ce que les Ottomans s’en emparent au 15ème siècle. Il vaut mieux tenter de retracer l’islamisation progressive de la région à partir des documents d’archives ottomans.

Vous considérez que parler l’existence de ces populations risquerait de les placer dans une situation politiquement délicate voire de les fragiliser. Mais n’est-ce pas regrettable de ne rien savoir à leur sujet ? Apparemment la communauté grecque orthodoxe de Turquie n’est pas particulièrement désireuse de s’intéresser à leur sort...

Z. T. : Au 19ème siècle, les Grecs crypto-chrétiens de Mer Noire comptaient parmi les communautés les mieux organisées, les plus revendicatives et les plus tenaces de l’Empire, habituées à l’action collective du fait de la culture minière. Lorsqu’on examine les documents de l’époque, on constate que leurs revendications sont de nature très politique et qu’elles sont formulées de manière extrêmement précise.

Les choses changent du tout au tout au début du 20ème siècle. A ce moment, les situations des communautés grecques et arméniennes se mettent à diverger nettement. Après l’échange de population, la présence grecque en Turquie se réduit à Istanbul et aux deux îles déjà citées, tandis qu’en Grèce, la présence musulmane n’est plus autorisée qu’en Thrace Occidentale. A l’époque ottomane, les Grecs pontiques et les Grecs stambouliotes étaient des populations assez différentes, mais avec l’échange de population, ces différences ne font que s’approfondir. Aujourd’hui, les descendants des Grecs de Trabzon et Gümüşhane contraints de s’exiler en Grèce gardent un lien très fort avec leur région d’origine. Ce sont les plus nombreux à venir en Turquie pour retisser les liens et retrouver des descendants de leurs familles restés sur place. Jusqu’à peu, l’Etat grec s’impliquait très peu vis à vis de cette question et les autres groupes de Grecs d’Asie Mineure restent assez indifférents au sort des Grecs de Mer Noire, peut-être parce que ceux-ci ont toujours été assez à part des autres populations grecques de Turquie ou bien parce que leur histoire est méconnue.

Leur identité politique est également bien distincte. Une majorité de Grecs de Mer Noire qualifient les déportations qu’ils ont subies de génocide. Vous vous demandiez quel était le lien avec les débats sur la question arménienne... Ce qu’ont subi les Grecs de Mer Noire et ce qu’ont subi les Arméniens sont deux choses très différentes, mais on peut établir le parallèle suivant. Là où les Arméniens ont eu tendance à se référer à la Shoah pour comprendre et analyser ce qu’ils ont subi, les Grecs de Mer Noire se réfèrent quant à eux au génocide arménien pour faire retour sur leur histoire. Voilà où nous en sommes aujourd’hui. Et depuis quelques temps, lorsqu’il est fait mention de génocide des Grecs du Pont, les Grecs originaires d’autres régions d’Asie Mineure se plaignent que leur propre histoire soit passée sous silence, ce qui est quelque chose de nouveau.

Comment les nationalistes grecs de l’époque ont réagi ?

Z. T. : Au 19ème siècle, les nationalistes grecs se désintéressaient des Kurumlus qu’ils considéraient comme des opportunistes qui avaient trahi leur communauté en abandonnant la religion orthodoxe. Au début du 20ème siècle, à l’inverse, les nationalistes grecs voyaient les Kurumlus et autres communautés crypto-chrétiennes comme des victimes de l’Etat ottoman qui étaient parvenues à conserver leur particularité en dépit de l’oppression exercée par la Sublime Porte. Malheureusement les discours nationalistes, s’ils viennent nourrir une rhétorique politique, ne nous permettent pas d’en apprendre plus sur ces groupes.

Pour quelles raisons le regard des nationalistes grecs a-t-il changé à l’époque ?

Z. T. : On peut dire que leurs demandes politiques ont évolué en fonction de la conjoncture politique, de même que leur perception de l’identité grecque. On observe des phénomènes similaires actuellement. Songeons aux Hémichis qui ont tendance à faire retour vers leurs origines arméniennes ou aux débats autour des descendants d’Arméniens islamisés à l’époque du génocide. Le temps qui passe ne change pas le vécu historique des groupes, mais la perception de ce vécu change en fonction des récits et du temps présent.

Vous disiez que les Kurumlus affichaient des revendications politiques très claires ? Quelles étaient-elles ?

Z. T. : Au moment de la déclaration, les Kurumlus prétendent qu’ils sont en fait chrétiens, sans expliquer pourquoi. Ils se considèrent comme musulmans en apparence ou à l’extérieur (zahiren) mais chrétiens dans l’absolu ou en privé (batınen), et réclament avec insistance l’autorisation de vivre et de s’afficher en tant que chrétiens. Ces revendications ont des conséquences très directement politiques. Les Kurumlus formulent également de demandes concernant leurs droits et leur pratique religieuse, et n’hésitent pas à s’opposer frontalement aux pressions. Par exemple ils refusent que leurs enterrements soient organisés par des fonctionnaires du culte ottomans et luttent pour être enterrés selon le rite chrétien dans un cimetière grec orthodoxe.

Est-ce que ces groupes sont parvenus à conserver la langue grecque, la culture grecque ?

Z. T. : A l’époque, l’assimilation n’était pas aussi puissante et totale qu’elle peut l’être aujourd’hui. Le fait que les Kurumlus soient parvenus à conjuguer leur identité islamique avec leur identité chrétienne nous montre qu’il y a ici quelque chose qui relève du choix, de la préférence personnelle. Nous ne savons pas encore dans quel contexte ces choix se sont opérés, il faudrait examiner cela au niveau microhistorique. C’est ce qui fait le plus défaut dans nos recherches historiques... La question de l’islamisation des populations ottomanes est une sorte de champ de bataille permanent. Là où les nationalistes des différents Etats balkaniques parlent de joug ottoman, les nationalistes turcs préfèrent vanter la tolérance présumée des Ottomans. Nous devons dépasser cela et prendre nos distances avec les récits historiographiques centrés sur l’Etat-nation. Pour ma part, je me suis focalisée sur le vécu de ces populations et leur cadre de vie, et ce que j’ai vu, ce ne sont pas des populations craintives et soumises, ballotées par l’histoire, mais des gens parfois confrontés à des situations difficiles mais capables de faire leurs propres choix et de lutter pour cela. Cela n’aurait sans doute pas été possible dans un autre milieu géographique. Avant le 20ème siècle, il était difficile d’assimiler des populations vivant à plus de 1500 mètres d’altitude dans des zones accidentées et difficiles d’accès. Ces zones étaient des conservatoires de la diversité culturelle, religieuse et ethnique. C’est un point très important. Il ne faut pas s’imaginer l’Etat ottoman au 19ème siècle comme disposant des capacités, des outils et des  stratégies d’assimilation d’un Etat moderne du 20ème siècle, sinon on tombe dans le mythe de l’Etat tout-puissant et on sous-estime les capacités d’action et de lutte des individus face à l’Etat, pour ne retenir que leur condition de victime.

Si je comprends bien, il y a eu deux périodes. L’avant 1918 et la période 1918-23 durant laquelle les crypto-chrétiens ne disposaient plus de marges de manoeuvre ?

Z. T. : La contrainte, l’usage de la force étaient bien évidemment répandus avant 1918, seulement les crypto-chrétiens bénéficiaient de marges de manoeuvres plus importantes. La structure des villages nous renseigne à ce sujet. Les Grecs crypto-chrétiens vivaient aux côtés de Grecs chrétiens, dans les mêmes villages. On peut donc penser qu’il s’agissait-là d’une question de choix personnel. A quoi bon dissimuler vos pratiques chrétiennes si votre voisin est lui-même un Chrétien orthodoxe ? Je préfère voir cela comme l’émergence d’une nouvelle identité religieuse syncrétique. En Mer Noire, après la guerre russo-ottomane de 1877-78, à l’époque d’Abdülhamid II, il y a une vague d’islamisation, même si nous ne connaissons pas les chiffres exacts. Mais nous ne trouvons rien de similaire à l’épisode des massacres hamidiens qui ont touché les provinces arméniennes entre 1894 et 96. La Mer Noire n’a pas connu d’islamisation forcée de masse.

En revanche, entre 1918 c’est à dire la défaite et l’occupation de l’Empire ottoman par les puissances victorieuses de la première guerre mondiale et 1923, date de la fondation de la République turque et de l’expulsion des populations grecques, la situation a changé du tout au tout. On a le choix qu’entre la conversion et l’exil. La déportation des Grecs de Mer Noire a été un point de rupture. A partir de là, il n’a plus été question de préférence ou du choix personnel en matière de religion. Il est devenu impossible pour un Grec de vivre à Gümüşhane en s’affichant comme tel.

En supposant que les crypto-chrétiens existent encore de nos jours, même si c’est en nombre réduit, que faudrait-il pour qu’ils se fassent connaître et qu’on puisse parler et étudier librement le sujet ?

Z. T. : En ce moment, en Turquie, la situation n’est pas suffisamment apaisée. Sans même parler des conversions au christianisme, la question des crypto-chrétiens de Mer Noire est encore taboue, même pour la recherche historique. Nous ignorons si les crypto-chrétiens existent encore et, si c’est le cas, nous ne savons pas le rapport qu’ils entretiennent à leur identité religieuse. Le jour où le climat politique en Turquie permettra de libérer la parole sur le sujet, alors nous aurons l’opportunité de nous s’intéresser au sort et à l’évolution des crypto-chrétiens.

Vous privilégiez des formulations à assez vagues et génériques. Pourquoi-donc ?

Z. T. : Hélas. C’est que pour avoir visité les villages en question, je peux vous dire que l’ambiance y est très pesante. La moindre question sur le sujet est très mal accueillie, alors imaginez, de là à ce que ces gens se fassent connaître et prennent la parole, il y a un gouffre... Dans le contexte actuel, alors que le conflit kurde bat son plein, il ne faut pas attendre de ces populations qui, par leur existence même, brisent plusieurs tabous identitaires, qu’elles puissent vivre et s’afficher librement en Turquie.


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1. La région de la Mer Noire, au nord-est de la Turquie correspond à l’ancien royaume grec de Trébizonde (Trabzon). Elle est appelée en grec Pontos, ce qui se traduit en français par région du Pont ou région pontique. Même après les conquêtes ottomanes, cette zone a continué d’abriter de très nombreuses populations hellénophones. Les Grecs crypto-chrétiens de cette région portent divers noms : Stavriotes ou Istavri (du village de Stavra), Klosti, Kurumlus (de la vallée de Kurum/Kromni), Matsoukiotes ou Matsoukates (de la région de Matsuka/Maçka).

2. On trouve aussi Korom, Krom, Gorom, Kromni, Kromna etc.

3. En 1923, après la guerre d’indépendance turque, la Turquie et la Grèce ont procédé, dans le cadre du traité de Lausanne au plus vaste échange de population de l’histoire moderne. Environ 1,3 millions de Grecs Orthodoxes de Turquie et 500 000 musulmans de Grèce sont “échangés”, c’est à dire déportés en Grèce pour les uns, en Turquie pour les autres, afin d’éviter de nouveaux massacres à venir et de rendre les deux Etats plus homogènes. Les Grecs orthodoxes d’Istanbul et des iles de Gökçeada (Imbros) et Bozcaada (Ténédos) ont été épargnés par l’échange, de même que les musulmans de Thrace occidentale.

4. Finalement les Kurumlus, considérés comme orthodoxes par le pouvoir turc, ont été contraints de partir dans le cadre de l’échange de population de 1923.

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