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Points de vues de Turquie, d'Arménie et de la Diaspora
Traduction intégrale en turc, arménien, anglais et français

 

Être Arménien en Turquie aujourd'hui

 
 
 

Point de vue de Turquie


Être Arménien en Turquie aujourd'hui

Yetvart Tomasyan

 

 
Yetvart Tomasyan

Fondateur des éditions ARAS

Interview de Yetvart Tomasyan, fondateur des Editions Aras, sur le fait d'être Arménien en Turquie, les changements intervenus dans la définition de l'identité, les relations avec l'église et l'école et les débats sur les Arméniens islamisés.


REPAIR : Les Arméniens de Turquie se définissent différemment des Arméniens d’Arménie et de la Diaspora. Pourquoi ?

Yetvart Tomasyan : Ils se définissent de manière différente car ils vivent sur leurs propres terres, sur les terres de leurs ancêtres. Les Arméniens de la Diaspora ont, pour une raison ou une autre, immigré au 19ème et au 20ème siècle. Ils se battent pour poursuivre leurs vies, par exemple à Paris ou à New York. Nous, nous sommes sur nos propres terres, nous ne sommes pas dans un tel effort. Un exemple frappant à ce sujet : William Saroyan vit à Fresno, mais ne peut jamais se sentir réellement appartenir à ces terres. Il en parle dans une de ses nouvelles. Son oncle est décédé, les membres de sa famille viennent chez lui pour le repas des funérailles. Il déclare alors : « Nous sommes maintenant devenus des Américains ». Nous, nous enterrons nos morts sous cette terre depuis des millénaires. C’est ainsi qu’on peut définir l'identité des Arméniens de Turquie.

Dans cette définition, y a-t-il des changements qui ont eu lieu au cours des dernières années ?

Non, je ne pense pas. Mais, bien sûr, l'expression de l'identité a peut-être changé. Aujourd'hui, en comparaison avec les années précédentes, notre identité est plus apparente, nous sommes plus visibles. Plus vous vivez de manière visible, plus vous êtes en paix. Sinon, vous mettez votre identité sous pression. Et c'est très dur.

A ce sujet, pendant les années où elle devait être sous pression, l'identité a-t-elle subi des dégâts ?

Bien sûr qu’il y a eu des dégâts. Les gens ont immigré à cause de cette pression. La société subit des dommages en termes de qualité et de quantité. Ceux qui immigrent ne peuvent se réaliser, car ils doivent avant tout s'accrocher à la vie.

Comment peut-on définir la relation de cette identité avec ses différentes composantes, comme la langue ou la religion ?

C'est difficile. Par exemple, dans le passé, le mariage d'un Arménien avec un Turc ou d'un Turc avec un Arménien était très difficile. C'était un grand problème quand j'étais jeune. Mais en fait, c'est également un problème aujourd'hui. Toutefois, vous pouvez en parler et discuter avec votre famille, même s'ils s'y opposent. Dans le passé, on ne pouvait rien dire à ce sujet. Mais, le problème n'était pas uniquement lié au fait que le prétendant soit musulman. Quand j'étais jeune, le mariage avec un Grec n'était pas approuvé non plus. Tout ça pour protéger l'identité.

Peut être craignait-on que l'identité arménienne allait disparaître et qu’elle ne soit pas transmise aux enfants ?

Oui. L'Etat ne fait aucun effort pour que vous puissiez utiliser, protéger, maintenir ou développer votre identité, il ne vous offre aucune commodité à ce sujet. Le mot « commodité » n'est pas vraiment adapté en fait, pourquoi devrait-il offrir des facilités ? Ce sont des choses que l'Etat doit faire et il ne les fait pas. Alors, vous êtes abandonné à votre sort. Lorsque vous êtes ainsi laissé seul, vous n'avez rien d'autre à faire que de vous replier sur vous-même. Seules les portes de l'église et de l'école restent ouvertes. En fait, même la porte de l'école n'est pas tout à fait ouverte, vous vivez sous surveillance et même sous le « gardiennat » d'un « directeur adjoint turc ». Sur son bureau, un panneau indique qu'il est « directeur adjoint turc ». Que dois-je écrire alors sur mon bureau, « directeur adjoint arménien » ? C'est abominable !

Ce sont ces organisations, l'Église et l'école, qui façonnent l'identité, n'est-ce pas ?

Oui, parce qu'il n'y a pas d'autre possibilités culturelle ou sociale pour que vous puissiez développer votre identité. L'État et le système ne vous permettent pas de le faire. Si je n'étais pas en Turquie, je ne ferai peut-être pas baptiser mes enfants. Nous baptisons les enfants lorsqu'ils sont très petits, à l'âge d'un an. Pourquoi devrais-je décider si mon enfant sera chrétien, athée, bouddhiste ou autre ? Cela n'a aucun sens et ne me regarde pas. Mais, comme je vis dans ce pays, je fais cela comme une réaction à la pression du système, parce que le système ne veut pas voir mon identité. Je veux alors utiliser mon identité dans tous les lieux et conditions où je peux l'exprimer, même si je ne suis pas croyant. Vous ne pouvez vivre votre identité qu'à deux endroits : à l'église et à l'école. Ainsi, je pense que tous les efforts doivent être faits dans le but de garder ces deux portes ouvertes. C’est pour cela que j’agis de la sorte.

Cette inquiétude peut être observée dans l'ensemble de la société arménienne…

Naturellement, mais bien sûr, si l'on compare avec la société musulmane, je constate que notre société utilise l'église dans un sens plus culturel et folklorique aujourd'hui. En d'autres termes, les gens n'y vont pas à cause de leurs croyances. Par exemple, dans la journée, ou le dimanche, les églises sont vides. Mais si nous y allons à Pâques, nous voyons des gens dans leurs plus beaux vêtements… Mais ces gens là ne vont pas à l'église les autres jours.

Autrefois, les Arméniens allaient à l'église en couvrant leur tête, comme les musulmans, n'est-ce pas ?

Bien sûr, dans le passé, ma mère et ma belle-mère n'allaient pas à l'église sans mettre un fichu sur leur tête. Cela a changé en 40 ans. Ma mère a découvert ses cheveux, mais ma belle-mère, qui était alors âgée de 90 ans, n'allait pas à l'église sans mettre un foulard jusqu'à l'année précédente.

Nous pouvons peut-être parler d'autres facteurs qui ont un impact sur l'identité, comme les associations ou les journaux aujourd'hui.

Oui. Bien sûr, aujourd'hui c'est différent. Il y a deux journaux publiés en arménien. Dans les années 50, il y avait le journal "Nor Or" publié par des gens de gauche. Tous les écrivains, journalistes, chroniqueurs et illustrateurs de gauche de ce journal ont été intimidés d'une manière ou d’une autre. Ils ont été interrogés dans les bureaux de police, arrêtés, mis en prison et ils ont été obligés de quitter ce pays dans les années 60. Seul un ou deux d'entre eux sont restés.

Les autres journaux ont pu survivre en ne donnant que des informations « à l'eau de rose » ou de la vie quotidienne. Je ne veux pas être irrespectueux envers ces autres journaux, mais je fais un constat. Si mon arménien est de bon niveau, je dois cela à la discipline que je me suis imposé en lisant encore et encore les articles en arménien de ces journaux. Les journaux turcs étaient traduits mot à mot en arménien. Il n'y avait pas d'autres infos dans ces journaux. Quelque chose d'autre a existé dans les années 50, mais les journalistes qui y participaient ont été arrêtés, intimidés et ont été obligés de quitter le pays.

Nous savons que « quelque chose d'autre » a commencé avec les Editions Aras.

Oui. Il y a vingt ans, j'ai étudié la langue et la littérature arméniennes et j'ai voulu travailler comme enseignant. Mais à cause de mes opinions de gauche, l'Association des enseignants arméniens de Turquie, qui existe encore aujourd'hui, a fait pression sur la direction des écoles pour que je ne puisse pas enseigner.

Vraiment?

Oui, vraiment. Je suis diplômé du département de philologie classique, mais je ne pouvais pas enseigner. Alors, j’ai dû continuer ma vie autrement. Mon père était un artisan bijoutier et j'ai également choisi cette profession à l'âge de 33-35 ans. Après un certain temps, après avoir réglé la question de comment gagner notre vie, nous avons fondé la maison d'édition Aras. Aujourd'hui, nous essayons de réussir ce que les autres n'ont pas fait ou ne pouvaient pas faire. Nous avons publié 150 livres en vingt ans. Nous essayons de publier près de sept livres par an. Ce n'est pas un nombre élevé, mais nous essayons de porter ce nombre à quinze ou vingt livres par an.

Ceux qui tentaient de vous brider à cette époque, font-ils aujourd'hui partie des lecteurs d’Aras ?

Bien entendu, c'est la vie. Je vous donne un exemple à propos de cela. Il y a quelque temps, je me suis intéressé à la musique et à la danse. Au sein de l'Association des anciens élèves de Tibrevank nous faisions de la danse folklorique traditionnelle d'Anatolie. J'ai acheté un piano. C'était dans les années 70, lorsque le discours de gauche était le plus strict. Mes meilleurs amis m'ont critiqué, ils ont dit : « Pourquoi as tu apporté cet instrument de bourgeois ici ? ».

Que vous soyez bourgeois ou de gauche, vous êtes toujours désigné coupable.

J'ai essayé de leur expliquer. Si nous voulons faire de la musique, le piano est l'instrument de base. Même si nous ne l'utilisons pas dans nos performances, nous devons nous entrainer sur cet instrument fondamental. J'ai été approuvé à contrecoeur. Ensuite, ces amis se sont mariés et ont eu des enfants, ils ont acheté un piano pour chez eux et ils ont fait prendre des cours de piano à leurs enfants.

Où se situe l'Arménie dans l'identité d'un Arménien de Turquie ?

Pendant longtemps, les Arméniens de Turquie devaient garder une distance avec l'Arménie — membre de l'Union soviétique — en raison du fait que la Turquie faisait partie de l'OTAN et qu'on entendait souvent le slogan : « Que celui qui se sent pas bien ici aille à Moscou ! ». Le fait d'exprimer vos opinions signifiait que vous deviez quitter la Turquie.

Par conséquent, c'était un endroit inaccessible.

Pour deux raisons : parce que vous êtes Arménien, et parce qu'il s'agissait de l'Arménie qui était un pays communiste. Pendant longtemps, nous étions mal vus par les gens en Turquie, en tant qu'Arméniens et communistes. Mais en Arménie aussi nous étions mal vus. Ils pensaient : « Si vous vivez en Turquie, avec les Turcs, vous êtes forcément devenus turcs. Si vous étiez une bonne personne, vous ne pourriez pas vivre avec ces mauvais gens. Puisque vous vivez avec eux, vous avez sûrement un "lien de sang" avec eux. »

Il y a aussi cette question de « lien de sang », n'est-ce pas ?

Je raconte ce que j'ai vécu avec les membres de ma famille et des connaissances. Comme c'était ainsi, les relations restaient uniquement dans le cadre de l'Église. Seuls les hommes religieux allaient en Arménie, mais à de rares occasions. J'ai essayé pendant trois ans de faire venir un membre de ma famille de là bas. Il fallait aller au bureau de police, faire une demande, la demande était examinée pendant des mois, la police venait à la maison, vous contrôlait et décidait si votre invité pouvait venir ou non. De la même manière, les documents restaient dans je ne sais quel département du Ministère de l'Intérieur en Arménie. En d'autres termes, comme vous ne pouviez pas aller librement en Arménie vous ne pouviez pas non plus en sortir. Il fallait au moins deux ans pour que votre invité puisse venir. Pour moi, il a fallu trois ans. Mon fils Mihran venait de naître, ils m'ont demandé combien d'enfants j'avais, ils ont demandé des choses absurdes, comme par exemple, si mes invités parlaient arménien ou pas. Il s'agissait d'un petit interrogatoire. Il fallait supporter toutes ces persécutions pour pouvoir faire venir le membre de votre famille. Ce n'était pas valable uniquement pour la Turquie, mais aussi pour l'Arménie.

Aujourd'hui, ce n'est pas le cas, n'est-ce pas ?

Maintenant, vous pouvez aller et venir relativement plus confortablement et librement. L'attitude en Arménie a changé, comme celle en Turquie. De temps en temps, les provocations et la défiance reviennent et on entend les autorités dire: « Nous allons chasser les 70 000 Arméniens d'Arménie qui vivent ici ». Les Arméniens d'Arménie vivent clandestinement ici. Si vous allez à Kumkapı, vous verrez plus d'Arméniens d'Arménie que de locaux. Si vous allez à l'église le dimanche, vous ne pouvez pas voir un seul Arménien d'Istanbul, ce sont les Arméniens venus d'Arménie pour travailler ici qui viennent prier. Maintenant, les enfants des Arméniens vivant clandestinement en Turquie sont acceptés dans les écoles, mais ils ne peuvent pas avoir de diplôme. Ils peuvent seulement suivre les cours. L'Etat leur a accordé ce «droit» étrange.

Il existe aussi la question de l'acceptation des Arméniens islamisés, une question d’actualité, notamment grâce à des conférences à ce sujet…

Mon entourage est principalement de Sasoun, j'ai étudié à l'école Tibrevank où les élèves arméniens venant d'Anatolie poursuivaient leur éducation. Après mes études, j'ai gardé des relations avec les amis de Sasoun. Ils sont de Siirt, de Mus et de Bitlis. Comme j'étais dans leur vie, je me suis aperçu très tôt de l'existence des Arméniens islamisés. Mon ami disait, par exemple, « Ma tante va venir ». Sa tante arrivait et allait dans la chambre pour faire la prière musulmane. Cela m’avait très surpris. Par la suite, lorsqu'il y avait des Arméniens qui venaient de l'étranger, je leur disais : « Ces gens vivent repliés sur eux-mêmes, mais ils existent. Que pouvons-nous faire, comment pouvons-nous les accepter, qui sont-ils pour nous? »

Ces questions sont toujours d’actualité, n'est-ce pas ?

Oui, les gens à qui je posais ces questions étaient surpris et me regardaient comme s'ils avaient pris une gifle. Je faisais exprès de demander. Ils ne pouvaient pas répondre. Alors je leur disais : « Ils sont nos frères et nos sœurs ». Certains de mes interlocuteurs devenaient alors plus nerveux, tandis que d'autres, sur ces paroles, étaient plus détendus. Peu de choses ont changé depuis cette époque. Ces questions sont toujours posées. Ici, le plus gros problème — et il est quasiment résolu désormais — vient du fait que l'Eglise arménienne ait un caractère national. Dans les églises œcuméniques, il y a des gens de toutes les nations. Mais les Arméniens n'ont jamais eu de contacts avec d'autres populations dans le cadre de l'église. Ils ne prient pas avec un Africain ou un Polonais. Ainsi, il est très difficile de faire accepter des gens d'une autre religion comme frères. Mais le Patriarche en chef à Erevan, même si je ne l'aime pas beaucoup, a déclaré qu’il étaient nos frères et sœurs ». C'est une déclaration juste et très importante. Je n'arrive toujours pas à croire qu’il ait prononcé cette phrase.

Mais le Patriarcat en Turquie n'a pas fait de déclaration similaire.

Non, et en plus, près de la moitié des membres de la famille de l'actuel vice Patriarche sont musulmans. Il ne cache pas cette vérité. Faire une telle déclaration à ce sujet permettrait aux gens d'être en paix.

Lorsque les Arméniens islamisés veulent se définir comme des Arméniens, les Patriarcat leur dit « Vous devez alors devenir chrétiens ». Mais, pour la plupart d'entre eux, l'arménité ne se définit pas par la croyance religieuse.

Pour le Patriarcat, on ne peut pas être Arménien sans être chrétien. Car l'Église a une identité nationale. Dans la Diaspora, après avoir assuré leur survie, les gens ont immédiatement construit des églises. Les écoles ont été construites beaucoup plus tard. Pour ces gens, être chrétien est une condition sine qua non. Comment dire à ces gens qu'une personne peut être à la fois arménienne et musulmane ?

Cela dit, l'Etat turc a pensé à tout et a trouvé une « solution » à ce problème en fichant les citoyens et donnant un code à chaque origine ethnique. C'est une plaisanterie, bien sûr. Est-il possible de faire une demande aujourd'hui et dire : « Je voudrais connaitre mon code d'origine ethnique» ?

Le conseil d'administration de l'église de Boyacıköy a fait une demande en disant : « Donnez-nous les noms des personnes ayant le code 02 — qui désigne les Arméniens — et habitant le district de Boyacıköy pour que nous puissions préparer notre liste d'électeurs ». Car pour les élections des associations des églises, on doit voter dans l'église du quartier où on habite. Apparemment, ils n’ont pas eu de réponse. On leur a dit qu'une telle information était inexistante.

Il y a aussi des Arméniens catholiques.

Il y a 40-50 ans, dans mon enfance, le mariage des Arméniens orthodoxes avec les Arméniens catholiques était considéré comme honteux. On faisait des blagues grossières, frôlant l'insulte, sur les catholiques. Une fille élevée dans un tel environnement ne pouvait même pas parler à sa famille de son souhait de mariage avec un garçon arménien catholique. Aujourd'hui, il y a des efforts qui sont faits pour corriger ceci. Lorsque les conseils d'administration des fondations arméniennes se réunissent au Patriarcat ou dans d'autres endroits, ils invitent également les fondations des Arméniens catholiques.

Il y a aussi les identités régionales. Nous pouvons les voir très clairement dans la Diaspora. Ces identités ont-elles aussi un poids en Turquie ? Par exemple, vous avez dit tout à l'heure que vous étiez de la région de Thrace ?

Bien sûr qu’elles ont un poids. Récemment, une de nos connaissances originaire de Thrace est décédée. Je me suis alors rendu compte que dans l'ancienne génération, on se mariait toujours avec une personne de la même région d'origine. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Mais autrefois, si je donne encore un exemple issu de ma famille, les Arméniens de Tokat ou de Kayseri étaient, par exemple, considérés comme des "Kavaretsi", c'est-a-dire comme des Anatoliens ou des paysans. C'était une appellation péjorative. Aujourd'hui, cette approche est encore valable de manière très stricte aux Etats-Unis ou au Canada. Par exemple, un Arménien originaire de Tokat qui a immigré par la suite au Canada, n’acceptera pas que sa fille épouse un Arménien d'Egypte. C'est incroyable. Il se sent supérieur à un Arménien d'Egypte. Bien sûr, il ne prononcera pas le mot « sale Arabe », mais c'est cela qu'on entend.

Quelles relations les Arméniens de Turquie ont-ils avec les autres identités, comme l'identité turque, celle de « citoyen de Turquie » ou l’identité kurde ?

Si au cours de ces trente dernières années, la réalité kurde n'avait pas vu le jour, nous les Arméniens n'aurions pas pu facilement affirmer notre identité. De manière conjoncturelle, en même temps que les Kurdes, nous avons également eu l'occasion de respirer, d'exprimer nos idées. Si cette réalité n'avait pas existé, nous aurions vécu comme « des opprimés à bout de souffle ».

L’expression « être de Turquie » est apparue à l'issue de ce processus, n'est-ce pas ?

C'est vrai, nous ne pouvons pas le nier, nous devons accepter et construire notre avenir sur cette vérité. Bien sûr, les Kurdes doivent évaluer ces questions d'une manière juste. Les déclarations de Bese Hozat (Figure importante du mouvement kurde, elle avait assimilé le « lobby nationaliste arménien » à un « État parallèle », NDLR), et ce qui a été dit avant, n’est pas approprié.

Le problème créé par les déclarations de Bese Hozat a-t-il été résolu ?

Non. Dans la lettre d'Öcalan, il y a des paragraphes pour tout le monde. Chaque paragraphe peut vous mettre à l'aise ou mal à l'aise. La lettre manque d'intégrité. Öcalan ne dit pas que la déclaration de Bese Hozat est fausse, il la répète. Il affirme clairement que 1915 est un génocide. Je ne suis pas expert en analyse politique, mais, je crois, qu'il tente de dire au gouvernement : « Trouvons un accord dès que possible, il reste seulement un an avant l’échéance de 2015 et j'ai une carte à jouer à ce sujet ».

Récemment, Mücahit Bilici a écrit un article sur l'identité kurde et arménienne dans le journal Taraf. Bilici affirmant que « les Arméniens de Turquie se sentent comme un sucre qui n'arrive pas à fondre dans un verre de thé ». Or, ces derniers voudraient se fondre dans la société et se faire accepter par son ensemble, mais celle ci les enferme dans leur identité. Ainsi, ils ressentent l'obligation d'avoir une réputation de très bonne personne, pensant que c'est seulement ainsi qu'ils peuvent être acceptés par la société. Est-ce qu’être Arménien en Turquie vous oblige à être connu comme une « bonne personne » ?

Je vais vous donner un exemple de la vie quotidienne. Ma soeur habite à Kurtuluş, où les rues sont étroites et où seule une voiture peut passer. Un jour, je vois en face de moi une voiture dans le sens inverse, le chauffeur de cette voiture me dit d'aller en arrière et j'accepte. Or c'était lui qui était dans le sens inverse.

Ça ne doit pas être une attitude propre à vous. Est-ce qu'il est difficile pour un Arménien de Turquie de dire dans une situation similaire « C'est à toi de faire marche arrière » ?

C'est difficile. Parce que nous sommes considérés comme des citoyens de seconde zone dans ce pays. Nous ne sommes même pas des citoyens, nous sommes considérés comme étrangers. Et même, « un étranger qui pourraient collaborer avec l'ennemi ». Dans ces conditions, vous commencez votre vie en étant battu 2-0. Sur la route, vous devez laisser passer une voiture qui est dans le sens inverse. Je vis de cette manière. Parfois, je me demande si je ne suis pas en train de jouer à la Pollyanna ?

Est-ce qu'un Arménien en Turquie éprouve des difficultés à "être soi-même" ?

Bien sûr. Vous vous sentez coincé, surtout le soir car vous pensez à ce qui s'est passé dans la journée. Par exemple, j’aimerai vivre comme mon fils Mihran, qui fait de la danse. C'est aussi dans ma nature. Mais nous sommes une génération opprimée. Le soir, vous pensez comment serait votre vie si les choses s’étaient passées d'une autre manière. Cette situation vous donne des sueurs. C'est difficile.



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